AVERTISSEMENT : très cher lecteur, ne sois pas rebuté par la longueur de cette interview. J’ai moi-même hésité à la traduire me disant “qui va lire un texte aussi long ?” Prends ton temps. Lis la en plusieurs fois s’il le faut. Il s’agit là d’une affaire des plus énormes de ces quarante dernières années qui te collera sur ta chaise. Meir Ben-Hayoun

 

 Je ne regrette pas d’avoir aidé mon peuple et mon pays. Je n’avais pas le choix”

Paru dans le quotidien Israël Hayom le  25/03/2021: Source

Par Boaz Bismuth, Ariel Kahana et Caroline Glick, Traduit de l’Hébreu par Meïr Ben-Hayoun

Le 21 novembre 1985 à 10 heures du matin. Jonathan Pollard et son épouse, Anne, se rendent à l’ambassade d’Israël à Washington. Ce qui s’est passé pendant ces instants fatidiques, Jonathan le décrit avec précision comme si cela s’était déroulé hier.

“Nous étions suivis par des agents du FBI armés de fusils d’assaut, un hélicoptère survolant au-dessus de nous. Nous avons atteint le portail de l’ambassade. J’ai allumé et éteint les phares et le portail s’est ouvert. Ils savaient qui nous étions. Je suis entré. Le portail s’est refermé et le FBI est resté dehors. En sortant de ma voiture, je me suis dit : “c’est bon ? Je suis à la maison ? en territoire israélien”. Et l’agent israélien de sécurité : “ oui, c’est OK, vous êtes à la maison”

“Quelqu’un est alors sorti de l’immeuble de l’ambassade et a appelé l’agent de sécurité. Il y avait environ quinze personnes. Ils m’ont tapé sur l’épaule en me disant que tout allait bien se passer. Soudain, ils sont tous partis. Je me suis dit que ce n’était pas bon signe, comme lorsque ça tire de tous les côtés.”

L’agent de sécurité me dit alors : “je suis désolé, de Jérusalem, on nous dit que vous devez sortir et revenir par le portail principal”. Je lui ai répondu : “Je ne pourrai pas arriver au portail principal. Une vingtaine d’agents du FBI m’attendent dehors. Vous savez ce qu’ils vont me faire ?” Il me dit : “vraiment désolé, vous devez partir”.

Que ressent-on au même moment ? de la déception, de la peur ?

Surtout de la confusion. Je lui ai dit : “vous savez ce qu’ils vont me faire quand je vais sortir ?” Il me répond “oui”. Je l’interroge encore : “vous savez ce qu’ils vont faire à mon épouse ?”. Il répond encore : “oui”. Je lui dis : “malgré cela, vous me demandez de partir”. Et il me répond : “Ce sont les ordres”.

Je lui ai dit : “alors tirez-moi dessus. Je ne suis pas prêt à ce qui va se passer. Tirez-moi dessus tout bonnement. Dites-leur que vous avez estimé que j’étais un terroriste et que ma voiture était piégée. Juste faites le maintenant vite, vite et sans réfléchir deux fois”. Bien entendu, il n’allait pas me tirer dessus.

“J’étais sur le point de m’introduire dans ma voiture quand il m’a interpellé : “pardon, mais votre boss voudrait recevoir votre dernier rapport.” J’ai réfléchi. La seule chose qui m’importait était mon engagement pour Israël. J’étais irrité par le culot de cette demande. Pas de l’agent présent, mais de la part de Rafi Eytan.”

Je lui ai transmis le mot de code pour ouvrir mon dernier rapport. Je suis entré dans ma voiture. En sortant, le FBI m’a arrêté. Les agents ont été très polis. En mettant les bras derrière le dos pour les laisser me mettre les menottes, j’ai levé les yeux vers le ciel, vers le drapeau d’Israël flottant au vent. Il faisait très froid, les cieux assombris. Tous les stores vénitiens à l’ambassade s’étaient baissés d’un seul coup, comme un œil qui se ferme. J’ai aperçu quelqu’un au loin. Je me suis dit : ‘mais pourquoi ne sort-il pas ? Que fait-il encore là ?’ Puis le store a été baissé.”

“Bizarrement, la seule chose qui m’est venu à l’esprit à ce moment-là était une chanson que les Anglais ont chantée lors de retraite de Yorktown pendant la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis : “ The world turned upside down ”, “ le monde s’en dessus dessous“

Si vous aviez refusé de sortir de l’ambassade, croyez-vous qu’on vous aurait fait sortir de force ?

Certainement, ils avaient leurs ordres et ce sont des bons soldats.

“Ils me demandent tous un selfie“

Mars 2021. Jonathan et Esther Pollard nous accueillent au centre-ville de Jérusalem et nous mènent à l’appartement qu’ils occupent depuis leur arrivée en Israël il y a trois mois. Cet appartement a été loué pour une année par l’Etat.

“Les gens ici sont adorables“ dit-il. “ Je me rends à l’épicerie du coin parfois au supermarché. J’ai du mal à marcher à cause de douleurs au dos et aux jambes. Il est difficile de vous décrire cette merveille de pouvoir se promener avec Esther dans la rue ici à Jérusalem. Tout est si extraordinaire. Le ciel bleu est magnifique. Les gens nous adressent la parole. J’entends par leurs propos qu’ils sont conscients que quelqu’un était prêt à donner sa vie pour eux.”

“Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi tout le monde veut un selfie ?” s’exclame-t-il en riant. “C’est quoi ce truc ? Quand je suis entré en prison, il n’y avait ni smartphone ni selfie. Esther et moi voulons préserver notre vie privée” Esther ajoute : “des amis nous ont invités pour des repas de shabbat. Comme Jonathan n’a pas eu de table de shabbat pendant 30 ans, maintenant il veut la sienne”

La conversation a duré sept heures, en trois rencontres. Il est difficile de concentrer tout cela en un seul article. Bien entendu qu’on ne peut résumer une telle affaire qui s’est déroulée sur 35 années avec tous les détails et  rebondissements. Au demeurant, ce qui autrement plus dur, c’est ce que nous avons entendu.

Jonathan Pollard enfin à Jérusalem après 35 ans d’enfer

Pollard a 66 ans. sa voix est sereine. Deux fois seulement, sa voix s’est brisée : quand a été évoqué qu’Esther et lui n’ont pas pu avoir d’enfants – et les moments terribles qu’il a passés en prison. Il a répondu à toutes nos questions jusque dans les moindres détails. Il essaie toutefois de mettre le passé derrière lui “parce que désormais, on prend un nouveau départ et que cette interview n’est pas une fin, mais un commencement” affirme-t-il. “Mais trop de choses, même dans ma nouvelle vie, ouvrent de nouveau les plaies.” Des dizaines de fois au cours de cette interview, il insistera sur le fait qu’il est désormais à la maison. Quand il affirme “nous sommes arrivés à la maison”, il veut dire en Israël, pas à sa demeure privée.

Le Grand Rabbin séfarade d’Israël, le Rav Mordehaï Elyahou rendant visite à Jonathan Pollard

La veille de l’interview, le couple s’est rendu pour la première fois au Kotel. Ensuite, au cimetière de Givat shaoul pour se recueillir sur la tombe de l’ancien Grand Rabbin séfarade d’Israël, le Rav Mordehaï Elyahou zatsal qui avait pris fait et cause pour Jonathan dès le début de l’affaire. “Ça m’a été difficile de voir l’esplanade du Kotel divisée en capsules à cause du corona. Sur la tombe du Rav Mordehaï Elyahou, j’ai été totalement ému et je le suis encore. Il m’avait traité comme un fils et Esther comme sa fille.”

Prière pour la Libération de Jonathan Pollard rédigée par le Rav Mordehaï Elyahou

Il ne sait que quelques mots en hébreu et en apprend de nouveaux quotidiennement. Il commence à se faire à sa nouvelle vie en Israël, y compris aux démarches harassantes avec la bureaucratie locale, par exemple pour obtenir un permis de conduire. “La dernière fois que j’ai conduit était le 21 novembre 1985” dit-il en riant. Des fonctionnaires du Bureau du Premier ministre sous l’égide du Directeur général, Tsahi Braverman, s’occupent personnellement de ses affaires.

Or le principal défi qu’ils affrontent ces jours-ci est le cancer d’Esther et les traitements à l’hôpital Hadassah Ein Kerem. “Baroukh Hashem, je suis en vie, et c’est le principal” dit-elle. “Nous avons affronté tant de difficultés ces 35 dernières années, y compris des questions de vie ou de mort pour Jonathan. Maintenant, nous faisons face à ce défi. Il est difficile, douloureux et très compliqué, mais ce qui me maintient, c’est de pouvoir vivre heureux tous deux ensemble.”

Effectivement, ils rattrapent le temps perdu de ces dizaines d’années. “Déjà à New-York, après ma sortie de prison, et bien que nous habitions dans un studio d’une seule pièce, nous avons appris à vivre ensemble et à nous apprécier” affirme-t-il. “On ne nous croit pas quand on raconte les conditions dans lesquelles nous vivions là-bas. Toutefois, Esther a transformé ce studio en palais, et nous y étions heureux. Je ne suis pas un grand fêtard. Je ne vais pas aux musées ou à des évènements culturels. J’ai mon épouse.”

Etes-vous complètement libre aujourd’hui ?

“Pas tout à fait. Pour les Américains, il m’est encore interdit de parler des renseignements spécifiques que j’ai communiqués à Israël. C’est une mise en garde qui m’a été faite avant ma mise en liberté conditionnelle. De sorte que si je révèle quelque chose de problématique pour les autorités américaines, elles  essaieront de me le faire payer.”

Quand vous avez atterri en Israël, est-ce qu’on vous a mis en garde concernant votre liberté de mouvement ou de ce qui vous est interdit de dire ?

“Non“

Jonathan Pollard est né dans une famille juive le 7 aout 1954 à Galveston au Texas. Très jeune, il a manifesté de remarquables dispositions intellectuelles. L’identité juive était primordiale au sein de sa famille et plus particulièrement pour lui. L’histoire de son oncle fuyant l’Allemagne avant la Shoah et son arrivée aux Etats-Unis l’a profondément marqué.

“Mon oncle se trouvait sur un bateau ayant accosté en Amérique, mais qui ne fut pas autorisé à jeter l’ancre. Aux Etats-Unis, les Juifs n’étaient pas intervenus pour ces réfugiés craignant d’être accusés d’être des fauteurs de guerre. Mon oncle a finalement sauté dans l’eau près de Trinidad et de là, il a nagé jusqu’à la terre ferme.”

Morris Pollard, Professeur Emeritus à l’Université Notre Dame. Décédé en 2011, Jonathan ne sera pas autorisé à assister à l’enterrement de son défunt père.

Son père Morris Pollard a été mobilisé dans l’Armée des Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Il était responsable d’une station de guerre biologique au Texas. “Plusieurs années après, mon père a appris que Franklin D. Roosevelt avait refusé de faire bombarder les lignes de chemin de fer menant à Auschwitz.  Le Président des Etats-Unis avait également refusé de laisser des réfugiés juifs entrer aux Etats-Unis. Cela avait profondément affecté mon défunt père. Par la suite il a compris pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait.”

A l’âge de 16 ans, Pollard s’est rendu en Israël pour la première fois, au sein d’une délégation de jeunes passionnés de sciences dans le cadre de l’Institut Weizman. A l’âge de 22 ans, il a obtenu une Licence en sciences politiques à l’Université de Stanford. Il s’est inscrit pour un second cycle en Droit et Relations internationales. Or comme il a été recruté pour le Renseignement de la Marine des Etats-Unis, il n’a pas complété ses études.

Pourquoi n’êtes-vous pas alors monté en Israël ?

“Je ne voudrais pas accuser ma mère, mais vous savez, les larmes d’une maman peuvent être très dissuasives. Je me suis convaincu que je devais améliorer mes capacités. De sorte que, lorsque je déciderai de rentrer à la maison (faire la Alyah), je pourrai exceller dans le domaine que je choisirai. Je n’étais pas intéressé par le monde des affaires. J’étais plutôt intéressé par ce qui touche au militaire.”

Lors de vos études, avez-vous dit que vous vouliez être espion du Mossad ?

Non. Pendant mes études, un professeur a tenté de me recruter pour la CIA. Il était un de leurs recruteurs. Tout le monde le savait. A ce stade, je ne le voulais pas encore. Quelques années après, ils ont repris contact avec moi, et j’ai alors soumis ma candidature. Lors de l’entretien de recrutement, on m’a demandé si j’avais fumé de la marijuana. J’ai répondu par l’affirmative, que j’avais fumé une fois quelques années auparavant, au Collège en Californie, comme tous le faisaient alors. Pour cette raison, nombreux étaient ceux qui étaient recalés pour la CIA. Moi aussi. Au passage, le recrutement dans le Renseignement de la Marine a été leur initiative. Ce sont eux qui se sont adressés à moi.”

Si déjà on mentionne la drogue,  des rumeurs ont circulé disant que vous en vendiez.  

“Absolument faux. Ces allégations font partie des calomnies dont j’ai fait l’objet.”

En 1979, Pollard a intégré le service de renseignement de la Marine, à la base de Suitland au Maryland, non loin de Washington. En 1981, il a fait la rencontre de sa première épouse, Anne. Quatre ans après, ils se sont mariés. Ils habitaient au Nelson Building près de l’avenue Connecticut à Washington.

En avançant dans sa carrière, Pollard a été de plus en plus exposé à du matériel top secret. A un certain point, il avait connaissance de toutes les manœuvres navales et aériennes de l’Armée rouge ; une partie de ces renseignements touchaient directement la sécurité d’Israël. Dans son dernier poste, il fut affecté au centre de prévention de la guerre antiterroriste du département d’analyse au service de recherche de la Marine, en tant qu’analyste des informations à l’état brut.

La première rencontre au Hilton

“Voilà! Ca, c’est grâce aux renseignements fournis par Jonathan”, et Esther sort un masque à gaz comme ceux qui ont été distribués à la population israélienne pendant la Guerre du Golfe en 1991. “Jonathan a transmis des informations sur les usines d’armement chimique de Saddam Hussein. Comment sont parvenues ces informations ? Par lui.”

Pollard ajoute : “La survie même d’Israël était menacée, pas seulement par les gaz de Saddam. Des renseignements que les Etats-Unis auraient dû communiquer à Israël, mais s’étaient abstenus de le faire. Quand j’ai évoqué cela à mon supérieur, il m’a répondu : ‘laissez tomber, les Juifs sont sensibles au gaz’. Il y avait une atmosphère antisémite dans ce service et j’étais en plein dilemme. Dois-je tout abandonner et faire mon Alyah en Israël ? Ou alors, si  dans le cadre de mon travail, je suis exposé à des infos sur des dangers menaçant mon peuple et mon pays, dois-je faire le nécessaire ? Que voulons nous dire quand nous déclarons NEVER AGAIN, plus jamais ça ?!”

Qui a pris l’initiative de la première rencontre avec Aviem Sella en mai 84 ?

“J’avais un ami d’enfance, Steve Stern. Alors que j’étais de plus en plus exposé à des renseignements sur les dangers encourus par Israël et par le refus américain de le communiquer aux Israéliens, ma frustration ne faisait que croitre. Israël se faisait poignarder dans le dos. J’en ai fait part à Steve.”

“Arriva le moment où il me demanda si je voulais aider Israël. Quand j’ai répondu positivement, il m’a proposé de rencontrer le colonel Aviem Sella”. Sella était un officier de l’Armée de l’air séjournant alors pour une année d’études aux Etats-Unis. Pollard avait eu des échos de son nom comme celui qui avait planifié le bombardement de la centrale nucléaire en Iraq et la destruction du dispositif anti-aérien de fabrication russe que la Syrie avait déployé au Liban.

“Notre première rencontre eu lieu à l’hôtel Hilton à Washington, pas loin de chez moi. Nous étions installés à la terrasse quand j’ai aperçu un de mes collègues en bas remettant un dossier de documents entourés d’un ruban rouge, top secret. Quelqu’un prit ce dossier et le rangea dans un attaché case. Je l’avais reconnu. Il travaillait pour le magazine militaire et de défense Janes. Je me suis dit : ‘O mon Dieu’.”

“J’en ai fait part à Aviem : ‘on doit vite déguerpir parce que je suis sûr qu’il y a des agents du FBI par ici qui prennent des photos.’ Effectivement, plus tard, mon collègue a été arrêté.”

“Nous sommes allés dans un jardin public. J’ai alors révélé à Aviem que j’étais exposé à des informations cruciales pour la sécurité d’Israël, mais que je n’espionnerai pas contre les Etats-Unis. Il a répondu : ‘tout à fait, on le comprend’. J’ai ajouté : ‘je ne compromettrai aucune opération ou technologie américaine’. Il acquiesça : ‘nous le comprenons. Ce sera juste pour notre emploi. Vous savez qu’Israël fait l’objet d’un embargo du renseignement de la part des Etats-Unis’. Je réagis : ‘oui je sais, j’ai été présent en tant que représentant de la Marine lors de plusieurs rencontres avec des Israéliens”

“Il m’a interrogé sur plusieurs sujets. Visiblement, il avait été très bien préparé. J’ai confirmé ce qu’il disait. Je lui ai dit : ‘c’est la raison pour laquelle nous sommes réunis ici’. Je lui ai bien fait comprendre que je ne voulais pas d’argent. C’était très clair depuis le tout début. ‘Je ne veux pas d’argent, pas de cadeaux. Juste dites-moi si les infos sont nécessaires et si cela aide. Si ce n’est pas le cas, dites-le-moi et j’essaierai d’en améliorer la qualité.”

Mais vous saviez ce que les Israéliens attendaient de vous. Vous saviez également que du côté américain, vous n’étiez pas autorisé à partager des renseignements top secrets avec un Etat ami. Vous aviez déjà franchi les lignes.   

“Oui, j’avais franchi les lignes”

Sella a transmis en Israël la proposition de Pollard de fournir des renseignements. Elle fut acceptée. On décida que le Bureau de liaison d’information (Lakam) au ministère de la Défense, l’organisme collectant des renseignements d’Etats amis, aurait à sa charge de faire opérer le jeune Juif américain. Lakam était dirigé par un maitre en espionnage, le défunt Rafi Eytan.

Jonathan Pollard, analyste au Renseignement de la marine

Par cette démarche idéaliste juive, débutait l’un des plus complexes affaires de l’histoire de l’Etat d’Israël, et peut-être même dans l’histoire universelle de l’espionnage. Pollard se fera prendre et purgera une peine de 30 ans de réclusion. Une peine disproportionnée et sans précédent en comparaison à d’autres espions condamnés pour des délits similaires, avant lui et après lui. Les relations Israël/Etats-Unis en seront sérieusement bouleversées dont les conséquences se font ressentir jusqu’à nos jours. Le Renseignement israélien devra encaisser le traumatisme. Et de même le judaïsme américain.

Pollard sortant de l’une des audiences de son procès

“Une demande d’avertissement imminent“

Pollard se révèlera être une mine d’or de renseignements.  Il avait accès à de nombreuses bases de données. A la demande de ses opérateurs, il en extraira des informations de haute qualité pour Israël. Selon lui : “au cours de quatorze mois d’activités, j’ai communiqué sept fois des dossiers conformément aux demandes qui m’avaient été faites. On m’avait demandé entre autres d’être en mesure de pouvoir fournir à Israël, un avertissement en temps réel en cas d’intention d’attaque surprise de la part des pays arabes.”

Au début, Pollard a travaillé avec Aviem Sella. Ensuite son opérateur a été Yossi Yagour. Une employée de l’Ambassade d’Israël, Irit Erb, a loué un appartement de planque près de l’ambassade où étaient photocopiés les documents que Pollard avait subtilisés à son bureau.

On était encore à l’époque de la Guerre froide lorsque l’URSS fournissait ses meilleures armements aux pays arabes. Israël n’avait pas encore de satellites. De sorte que Pollard transféra les photos satellites américaines. Il a fourni des informations sur les efforts syriens, irakiens et libyens à développer des armes nucléaires, chimiques et biologiques ainsi que des missiles balistiques, sur des attentats planifiés contre des objectifs civils israéliens, et sur les manœuvres des pays arabes et de la Marine soviétique au Moyen-Orient. Il a communiqué des photos aériennes de la base de l’OLP à Tunis, ce qui a permis à l’Armée de l’air israélienne de la bombarder en 1985. Le grand reporter de CNN, Wolf Blitzer, ayant enquêté sur cette affaire, a cité des officiels israéliens lui ayant révélé que ces informations étaient cruciales pour la sécurité d’Israël.

Qui en voulait le plus ? Israël vous sollicitant, ou alors vous qui désiriez en fournir encore plus à Israël ?

“C’était un peu les deux. Quand vous apercevez quelque chose, vous saisissez l’info et voulez la transmettre. Quand vous êtes exposé à quelque chose d’effrayant constituant une menace stratégique pour la survie de cet Etat, vous voulez en savoir plus.”

Esther : “Rafi Eytan a dit lors d’une de ses dernières interviews que la qualité des renseignements était telle qu’on en avait fait presque une addiction. Il était question de cesser de le solliciter à en fournir, mais la qualité des infos ne le lui permettait point.”

Jonathan ajoute que c’est exact; “Dans le rapport de la Commission parlementaire Eban, le Gouvernement avait qualifié les renseignements que j’avais transmis d’or pur 24 carats”

Ils en demandaient encore plus ? Des choses spécifiques ?

“Cela est arrivé à un point où je  suis arrivé aux rendez-vous convenu à la planque et on m’a remis tout un dossier. Je l’ouvre et ça provient du Renseignement militaire. Le nom d’Ehoud Barak (alors Chef des Renseignements militaires) y apparaissait ainsi que les priorités pour des informations à fournir. Je leur ai dit : ‘Je suis seul. Je ne peux pas tout faire ?!’ Ils m’ont dit : ‘vous devez le faire car il s’agit de vie ou de mort pour l’Etat. Etes-vous patriote ou pas ?”

“Je voudrais que vous compreniez ceci : ce n’était pas une action offensive destinée à porter préjudice aux Etats-Unis de notre part. Juste de la défensive, vu que les Américains avaient cessé à transmettre du Renseignement à Israël. C’est toute la différence et cela était évident depuis le tout début. Je n’ai jamais transmis aucune information sur des technologies américaines ni sur aucun plan de guerre américain, aucun code américain, aucun nom d’agent américain. Mes objectifs étaient uniquement de mettre la main sur des infos sur les ennemis d’Israël.”

“A cette époque, je prévoyais de faire mon Alyah au terme de cette mission. Or, au fur et à mesure, les informations que je fournissais devenaient de plus en plus inquiétantes. L’appétit des Israéliens ne fit que croitre. J’avais peur de m’arrêter – c’est la vérité – du fait que jour après jour, ce qui se dévoilait à mes yeux constituait un véritable cauchemar. Soit dit en passant, tout ce que je vous révèle est passé par le détecteur de mensonges et est documenté dans une déclaration déposée à la cour. Je ne dirai rien de plus qui ne figure pas déjà dans cette déclaration diffusée publiquement.”

Un passeport au nom de Danny Cohen

Pendant l’automne 1984, Pollard a rencontré Rafi Eytan pour la première fois à Paris dans un appartement secret. A posteriori, cette rencontre constitua un tournant. Ensuite, l’activité d’espionnage sera élargie. Toutefois, elle fera ressortir le fossé entre lui et Rafi Eytan, et seront semées les graines qui mèneront à l’explosion de cette affaire et au tarif exorbitant que Pollard paiera.”

“Tous ont participé à cette rencontre. Rafi, Aviem, Yossi, moi et deux autres personnes dont je n’ai pas bien saisi les noms. De facto, c’était la passation officielle de responsabilité  d’Aviem à Yossi Yagour.” (Yagour était un homme du Lakam, officiellement attaché scientifique d’Israël de 1980 jusqu’à l’arrestation de Pollard en novembre 1985).

Jonathan : “Rafi m’a demandé de remettre des noms d’agents américains opérant en Israël. Je lui ai répondu : ‘je ne peux pas faire cela’. Il me dit : ‘c’est un ordre direct’. Je lui réponds : ‘Je n’en ai rien à faire. Il n’en est pas question’. Il poursuit : ‘Vous recevez de l’argent. Vous ferez ce que je vous dis’. Je continue : ‘Je n’en ai rien à faire. Je ne fais pas cela. Je ne donne pas de noms d’agents américains et ce n’est pas négociable !!”

Connaissiez-vous des noms d’agents américains opérant en Israël ?

“Non“

Deux semaines après la rencontre à Paris, Pollard a rencontré ses opérateurs dans la planque à Washington et obtenu un passeport israélien au nom de Danny Cohen. “A partir de ce moment-là, j’étais citoyen israélien. De bénévole, j’étais devenu agent du Lakam.”

“Je leur ai demandé pourquoi avoir choisi ce nom. Et eux de répondre : ‘Elie Cohen était notre homme à Damas, et vous êtes Danny Cohen notre homme à Washington’. Je leur ai dit que je n’aimais pas comment l’histoire d’Elie Cohen s’etait terminée. Ils ont trouvé cela amusant. Moi, ça ne m’amusait pas du tout.”

“Cela nous a amenés à la question que se passerait-il si je me faisais prendre. La consigne était de gagner du temps. De ne pas passer par le détecteur de mensonges. Et je pensais pour moi-même que la première chose qu’on vous fait aux Etats-Unis, on vous plaque sur une chaise et on vous branche au détecteur de mensonges. J’ai dit : ‘OK’. Rafi a ajouté : “n’avouez rien. On se chargera de vous sortir de là”.

“J’ai objecté : ‘mais comment comptez-vous me sortir de là ? L’immeuble où je travaille est un traquenard. Il n’y a que deux entrées faciles à surveiller. Il n’y a pas d’autre immeuble adjacent où l’on puisse faire un trou dans le mur et me faire sortir par la porte de derrière. J’avais tout revu. Rafi continuait à dénigrer mes objections.”

Bien que Pollard ait agi par motivation idéologique, et qu’il n’ait jamais demandé d’argent, après cette rencontre-là, Rafi a ordonné de lui verser un salaire mensuel de $1500. Par la suite, ce salaire sera augmenté à $2500 en signe d’appréciation pour ses accomplissements. Cette contrepartie pécuniaire compromettra sa version des faits selon laquelle il n’avait pas agi par appât du gain. Elle permettra à ses ennemis à l’enfoncer encore plus.

Jusqu’à aujourd’hui, Pollard soutient que l’argent obtenu a servi à couvrir les dépenses occurrentes à sa mission. “C’est moi qui ai payé les billets d’avions et les séjours à l’hôtel pour tous les membres de l’équipe à Paris. C’est moi qui ai payé les repas au restaurant. Ils étaient venus me voir à l’hôtel et y sont restés pour passer du bon temps.”

Y a-t-il eu un moment où vous avez voulu arrêter, et que par la pression d’Israël vous avez été contraint de poursuivre ?

“Tout à fait. Je m’en suis souvenu récemment quand j’ai lu  la remarquable opération du Mossad pour mettre la main sur les disques et documents sur le programme nucléaire iranien, dirigée par Yossi Cohen (le directeur actuel du Mossad). On m’avait demandé de m’introduire dans une installation où je n’avais absolument aucune d’autorisation à y pénétrer. Je devais inventer un prétexte. Cela m’a pris quelques semaines pour le trouver. Et je l’ai fait.”

“En sortant, debout près de la voiture, j’étais sûr de me faire arrêter. Je ne savais pas si mon prétexte tiendrait, mais il a tenu. J’ai compris pourquoi ce renseignement était indispensable, mais on m’avait mis en grand danger pour l’obtenir. J’ai envoyé un message à Rafi : ‘J’espère que ce renseignement valait la vie d’un agent’. Il m’a répondu par écrit par le biais de Yossi Yagour : ‘Je vous ai assigné à une mission. Ce n’est point négociable. Terminez-la !”

Pourquoi avez-vous continué à travailler avec Rafi Eytan alors qu’il se comportait ainsi avec vous ?

“Pourquoi ? Parce que je ne travaillais pas pour lui, mais pour quelque chose de beaucoup plus grand.”

Avez- vous ressenti de la fierté ?

“Non, vous devez comprendre mon état d’esprit à cette époque. J’ai ressenti un grand soulagement et de la gratitude de pouvoir aider.”

De votre point de vue, quelle était la différence entre Yossi Yagour et Aviem Sella ?

“Tous deux étaient corrects, très cultivés et reconnaissant. Ça ne m’a fait aucune différence de travailler avec l’un ou avec l’autre ; Aviem savait l’importance précise de chaque détail. Il comprenait les informations nécessaires et était en mesure de se concentrer sur ce qui importe pour un pilote d’avion de chasse.”

Avez-vous su en temps réel ce que faisait Israël avec les renseignements que vous lui fournissiez ?

“La seule chose dont j’ai été au courant en temps réel fut le raid aérien à Tunis en 1985 ; Je me trouvais dans mon bureau et j’avais pris des dispositions pour savoir si les jets de l’Armée de l’air israélienne avaient été repérés ou non. J’avais un numéro de téléphone où appeler afin de leur faire avorter la mission au cas où ils auraient été repérés.”

Quelle fut la sensation après ce raid ?

“Un grand soulagement. De la fierté pour nos gars qui ont pris les airs. Rien de personnel.”

Pourtant, vous faisiez partie de cela

 “Seulement du soulagement qu’au final, on a frappé bien comme il faut ces bâtards. J’ai été attristé que l’objectif du raid, Yasser Arafat, ait pu réchapper du sort qu’il méritait.”

A posteriori, regrettez-vous ce que vous avez fait ?

“Je réfléchis souvent à cela, mais que dois-je regretter ? D’avoir aidé mon peuple et mon pays ? Dans ma synagogue, il y avait deux drapeaux, celui des Etats-Unis et celui d’Israël. J’ai grandi ainsi. Je suis navré peut-être de n’avoir pas été plus efficace. Je suis désolé que les Gouvernements d’Israël se sont ainsi conduits et que le Gouvernement des Etats-Unis s’est servi de moi comme d’un levier pour faire céder Israël.”

“Mais je ne suis pas désolé d’avoir agi pour mon peuple et pour ma patrie. Prenant en ligne compte les informations se trouvant à ma disposition, je n’avais pas le choix et je ne pouvais pas faire autrement. Israël était censé obtenir ces informations de la part des Etats-Unis en vertu d’un accord de coopération bilatérale. Quand Israël les a demandées, il lui a été répondu que ces informations n’existaient pas. En nier l’existence, c’était encore plus grave que de ne pas les fournir.”

“Ces informations étaient si cruciales pour notre existence, pour notre Etat, des renseignements réellement d’importance décisive pour gagner la guerre. On ne pouvait y renoncer pour rien au monde.”

Esther : “le meilleur exemple, ce sont les masques à gaz. Avant que les Israéliens n’aient des masques à gaz, des piqures d’atropine et des chambres bunkerisées, on construisait des abris souterrains dans le pays. Comment tout d’un coup, a-t-on su cesser de construire des abris souterrains pour s’équiper en masques à gaz ? C’est grâce aux renseignements que Jonathan a communiqués à Israël. Comme Israël n’a pas voulu reconnaitre Jonathan au début, cela a été maintenu secret. Personne n’a jamais fourni d’explication à ce changement. Autre chose, on ne trouve toujours rien mentionnant Jonathan dans les manuels scolaires en Israël, pas un mot.”

Jonathan : “Il y a eu un incident lorsqu’une délégation de la défense israélienne est arrivée au Pentagone et a posé des questions sur une installation militaire en Iraq, dont ils avaient eu vent qu’on y produit des gaz toxiques. Les Américains leur ont répondu : ‘il n’y a pas de telle installation’. On n’avait pas alors le satellise Ofek et à cause de la guerre, il n’y avait pas de vols israéliens d’espionnage au-dessus de l’Iraq.  Très bien, c’est comme ça quand on fait confiance aux Américains. On m’a demandé de vérifier cela avant que cette délégation ne s’en aille, et j’ai vérifié.”

“Je suis arrivé à la planque, et mon équipe s’y trouvait. Trois personnes. Je leur ai demandé de pousser les meubles et j’ai commencé à sortir les documents et à les disposer par terre. Ils recouvraient toute la surface du sol.”

“Yossi Yagour m’a regardé, je ne l’oublierai jamais. Il a dit : ‘Jonathan, parfois il vaut mieux avoir affaire avec des ennemis fiables qu’à des amis non-fiables. On nous a juré que ça n’existe pas. Je lui ai répondu : ‘Eh ben voilà, on vous a menti.”

Ce que vous décrivez, c’est une situation où les Etats-Unis nous cachaient intentionnellement des menaces sur Israël.

“Ce n’est que l’un des nombreux exemples. Ce n’était pas rien qu’une dissimulation, mais un mensonge caractérisé, du fait qu’on les avait interrogés précisément. Quand on me parle de nos formidables amis américains, je rétorque : ‘ils n’ont pas d’amitié éternelle, point final !”

A quel moment avez-vous saisi qu’ils étaient hostiles envers Israël ?

“Je l’ai toujours su. Mon père qui était sage m’a toujours répété : ‘ce que tu crois savoir sur les relations d’Israël avec eux, c’est un mythe’.”

Comme Elie Cohen qui lors de sa dernière visite en Israël sentait qu’il allait se faire prendre, Pollard aussi. Lors de sa dernière rencontre avec Rafi Eytan pendant l’été 1985, il était déjà très préoccupé. Le directeur du Lakam était alors hospitalisé à l’hôpital Beilinson pour une opération aux yeux.

Si on accorde crédit à ses dires lors d’une interview pour le magazine Ouvda (de la chaine israélienne Aroutz 12) en décembre 2014, Eytan s’était résolu à mettre un terme à cette opération. Or au dernier moment, parvint une demande du Renseignement de Tsahal d’obtenir des informations sur une production de gaz dans un pays arabe. La veuve de Rafi Eytan a désigné cet Etat : l’Iraq. Celui qui voulait ces informations était le Chef du Renseignement de Tsahal alors, le Général Ehoud Barak. Pollard raconte qu’au terme de ce séjour en Israël, il avait peur de quitter le pays. “Quand nous nous sommes installés dans l’avion avant le décollage, j’ai dit à Anne, mon épouse d’alors, que j’avais une mauvaise prémonition et que je serais bien descendu de l’avion si j’en avais la possibilité.”

Jonathan : “J’ai alors dit directement à Rafi et par le truchement des membres de l’équipe que je ne me trouvais pas dans un évironnement amical, mais derrière des lignes ennemies et qu’on devait prendre cela en compte. Rafi me disait : ‘si vous vous faites attrapper, mettez cela sur le compte des Pakistanais, ça vaut le coup d’essayer.’ Je lui dis : ‘comment suis-je censé le faire ?’ Il me répond : ‘Vous êtes intelligent. Vous trouverez bien un moyen. Avant qu’on ne vous sorte de là, mettez tout sur le dos des Pakistanais.’”

“J’ai réfléchi et j’ai fait ce que je pouvais. Je me suis rendu à des réceptions officielles à l’Ambassade du Pakistan. Je me suis fait prendre en photos donnant l’acolade à des diplomates pakistanais. J’ai demandé à un ami travaillant dans l’import-export de me trouver des dollars du Pakistan avec les rubans de la Banque de Karachi, ce qu’il a fait. Sur ma table à la maison, il y avait une liasse de $200 qu’il s’était procurée de là-bas”.

Selon lui, la dernière demande de Yagour à l’automne 1985 a été de fournir une liste des équipements de la défense aérienne iranienne pour défendre l’ile de Kharg dans le Golfe persique.

On était en plein dans la guerre Iraq-Iran. J’ai jeté un regard sur Yossi en lui disant : “Vous êtes dingues ? Les Iraniens ? De quoi vous parlez ?” Ils m’ont mis au courant de la transaction Iran-Contras en cours (Israël avait vendu des armes à l’Iran avec autorisation américaine. En contrepartie, le Hezbollah avait libéré des otages américains ; les Etats-Unis firent passer en secret les fonds ainsi obtenus à la résistance anti-communiste des Contras au Nicaragua.) Je me suis dit : OK, l’ennemi de mon ennemi est mon ami.”

A l’automne 1985, le nœud s’est resserré autour de Pollard ; ses collègues de travail avaient remarqué qu’il traitait des documents ne le concernant pas et dans des circonstances éveillant les suspicions. Il avait convenu d’un mot de code avec Anne au cas où il se ferait attraper.

“Une semaine avant l’arrestation, j’ai remarqué des choses bizarres dans mon bureau. Mon coffre-fort avait été ouvert. Ma table de travail était s’en dessus dessous. Je suis allé en faire part à l’officier de sécurité. Il m’a dit de ne pas me faire de souci. J’étais très préoccupé.”

“Ce soir-là, je suis resté au bureau très tard, comme nous le faisions de temps à autres. J’ai pris une échelle. Je suis monté et j’ai bougé juste un peu le carré du plafond acoustique. Là, j’ai aperçu une caméra dirigée sur ma table de travail. J’ai rangé l’échelle et je suis parti. Sur le chemin du retour, j’ai eu une discussion très dure avec moi-même. D’un part, je voulais prendre la fuite. J’aurai pu le faire à ce stade-là. D’autre part, je me disais que je devais prendre les risques pour fournir ce qu’on me demandait.”

” Ce fut une erreur fatale. Si j’avais été un agent froid, j’aurais tout simplement disparu à ce moment-là. Si j’avais pris la mauvaise décision, vous ne seriez pas en train de me parler actuellement.”

Lundi 18 novembre, Pollard est arrivé à la planque habituelle pour y rencontrer les Israéliens, non loin de l’ambassade. “Une chose inhabituelle qui ne s’est jamais produite auparavant : on ne m’a pas ouvert la porte et je n’ai pas été en mesure de l’ouvrir moi-même bien que j’avais la clé. Une clé était enfoncée dans la serrure à l’intérieur. Peut-être étaient-ils au courant ?”

Le lendemain, Pollard a été convoqué pour un interrogatoire au FBI. Deux jours plus tard, d’un sang-froid inspirant l’admiration, il a raconté à ses enquêteurs avoir espionné pour le compte du Pakistan. “Ils voulaient savoir qui était l’homme de liaison. Je m’étais préparé à répondre cette question. Je connaissais des personnes à l’Ambassade du Pakistan impliquées dans le Renseignement et la Défense. Je leur ai donnés les noms.”

A un moment ou à un autre, avez-vous proposé quelque chose aux Pakistanais ?

“Non, jamais, et on ne m’a jamais accusé de cela.”

Et a propos de contacts avec la Chine et avec l’Afrique du Sud ?

“Dans le cadre de mon travail, j’ai été en relation avec plusieurs Etats de façon officielle. Le fait est que l’accusation a compris qu’il n’y avait rien de vrai dans ces allégations. Au final, j’ai fait l’objet de deux accusations : la première, que le transfert de renseignements par mes soins avait empêché les Etats-Unis d’obtenir une contrepartie de la part d’Israël ; et la seconde, que les Arabes avaient ressenti que j’avais rendu l’Etat d’Israël plus fort. C’est qui est écrit noir sur blanc. J’espère bien avoir été coupable de cela.”

Est-ce que vos opérateurs vous ont demandé de fournir des renseignements qu’Israël pourrait exploiter en contrepartie de renseignements provenant d’autres Etats ?

“Jamais, les renseignements étaient spécifiques pour nos besoins.”

Avez-vous donné des noms d’agents américains ?

“Prêtez bien attention à ce dont j’ai été accusé : transfert de renseignement à un pays allié sans intention de porter préjudice aux Etats-Unis. C’est cela le chef d’inculpation, et uniquement cela. La loi fait la différence entre qui a l’intention de porter préjudice à la sécurité nationale des Etats-Unis et qui n’a pas de telle intention. Le Droit américain fait bien le distinguo entre qui remet des renseignements à un allié des Etats-Unis, et qui les remets à qui ne l’est pas.”

“Si j’avais voulu, j’aurais pu donner des informations portant préjudice aux Etats-Unis. J’aurais pu remettre à Israël des plans de guerre américains, des codes, des déploiements de forces. Si quelque chose de cette nature était passée en Israël, j’aurais été condamné pour intention de porter préjudice au pays. Je n’ai pas été accusé de cela, si ce n’est d’avoir communiquer des renseignements ayant causé des dommages diplomatiques.”

“Je n’ai pas été d’accord non plus pour exposer aucun des Israéliens mêlés à cette affaire. Mes enquêteurs m’ont confronté au nom d’Aviem Sella. J’ai alors débranché les fils du détecteur de mensonges. L’enquêteur m’a dit : “pas de souci, on sait déjà tout sur lui.”

Anne, l’ex femme de Jonathan Pollard. Elle fut condamnée à 5 ans de réclusion et libérée avant terme pour raisons de santé

Pollard et Anne, son ex femme, ont sauvé Sella et son épouse Yehoudit au dernier moment et, semble-t-il également, Yossi Yagour et Irit Erb, des griffes des autorités américaines.  “Le FBI m’a attrapé à l’extérieur du bureau. J’ai demandé à téléphoner à mon ex femme Anne car Aviem et son épouse nous attendaient dans un restaurant de la ville pour le diner. Ma préoccupation à ce moment-là était de le faire sortir du pays. Il n’avait pas d’immunité diplomatique. Je me considérais moi-même comme un soldat dont on peut se dispenser. Lui, c’était un héros national, quelqu’un de valeur pour Israël.”

“J’ai téléphoné à Anne. Je me suis excusé de ne pouvoir arriver à temps pour le diner. Je lui ai prononcé les mots de code que nous avions convenus quelques jours au préalable : “il faut arroser le cactus” signifiant que j’avais été attrapé et qu’elle devait quitter la ville immédiatement. Elle a réussi à s’esquiver de la surveillance du FBI et est arrivée jusqu’à Sella. Bien entendu, il l’a laissée derrière, mais c’est déjà une autre histoire. Anne aussi était censée être extraite en dehors des Etats-Unis.”

Sella a immédiatement quitté les Etats-Unis et s’est dépêché de mettre Rafi Eytan au courant – on ne sait ce qui a précédé quoi. 24 heures avant que Pollard ne soit pris, Rafi Eytan en informa le Premier ministre, Shimon Pérès, que l’existence de cet espion aux Etats-Unis sera bientôt connue de tous. Pollard fut autorisé à retourner chez lui sous surveillance très étroite et sous écoute, sans qu’il ne puisse prendre la fuite. Le lendemain, il subira un autre interrogatoire. Toutefois, 36 heures passeront jusqu’à qu’il soit arrêté de nouveau. Était-il possible alors de le sauver ? Est-ce quelqu’un avait réfléchi à cela ?

Donc, après l’interrogatoire, Pollard a été libre de retourner chez lui. “Je suis retourné dans mon appartement après qu’ils l’aient perquisitionné et y aient trouvé les photos avec les Pakistanais, l’argent et tout le reste. De la fenêtre, on a regardé la rue. Il y avait des agents partout. J’avais deux numéros de téléphone américains qui m’avaient été communiqués à Paris et que je devais appeler en cas d’urgence.”

“Dans la rue, il y avait des téléphones publics d’où j’avais l’habitude d’appeler les Israéliens pour recevoir des directives. Il était 22 heures. Anne et moi sommes sortis pour une ballade et il était évident qu’on était suivi à la trace. Je suis entré dans l’une des cabines téléphoniques et j’ai appelé. La ligne était hors service. J’avais une mauvaise prémonition. J’en ai déduit qu’Aviem savait précisément ce qui se passait.”

“J’ai essayé d’appeler le second numéro. Le FBI devait certainement nous avoir sous écoute, mais je n’avais pas le choix. Il n’y avait pas alors de téléphones cellulaires.”

Qui avez-vous appelé ? Qui était censé vous répondre ?

“Je ne sais pas. C’était un numéro dans le secteur de Washington que je n’avais jamais appelé auparavant et je ne savais à qui il était attribué. Finalement, après plusieurs tentatives, un homme m’a répondu. Je lui ai expliqué ce qui se passait et il m’a dit : ‘on est au courant du problème’. Il m’a demandé de continuer à parler, pour donner le temps aux membres du réseau de quitter le pays.”

Le lendemain, le 20 novembre, Pollard a été pris pour le second interrogatoire au FBI auquel participaient également des représentants du Renseignement de la Marine où il était employé. Il a décrit aux enquêteurs tout ce qu’il avait fait, mais avait changé les noms de ses opérateurs israéliens avec des noms pakistanais, conformément à la couverture. La manœuvre fonctionna. Plus tard, l’enquêteur en chef, Ronald Olive a écrit que jusqu’à que Pollard se rende à l’ambassade d’Israël, lui et ses collègues croyaient qu’il avait espionné pour les Pakistanais. Ils ignoraient encore qu’il était lié à Israël.

Le second soir, Pollard a été encore libre de retourner chez lui. Il refit la même chose, une ballade d’appels téléphoniques pour appeler les Israéliens. “J’ai appelé le même numéro. J’ai dit au gars au bout du fil que j’avais avoué avoir espionné pour les Pakistanais et que j’attendais le plan d’extraction. Il m’a répondu : ‘il n’y a pas de plan d’extraction. Les ordres pour vous sont de vous rendre à l’ambassade d’Israël demain matin à 10 heures.’ Je lui lance : ‘Vous êtes cinglé ? J’ai avoué être un espion pakistanais. Je suis prêt à aller en prison en tant qu’espion pakistanais et vous me demandez de me rendre à l’ambassade d’Israël ?!’ Et lui de répondre : ‘ce sont les instructions’. Je lui dis : ‘je suis prêt à être extrait du pays’. Sa réponse : ‘il n’y a pas d’extraction du pays !”

Alors pourquoi êtes-vous allés à l’ambassade ?

 “Quand on se retrouve dans une telle situation, on veut croire aux gens parce qu’on n’a pas d’autres plans de fuite. En fait, j’étais mort de peur.”

Les heures qui suivront, Anne commettra une autre erreur. Dans sa tentative de brouiller les pistes, elle a remis une valise pleine de documents à une voisine en prétextant qu’elle et son mari devaient quitter la ville et lui demandait de la garder jusqu’à leur retour. Or cette voisine était la fille d’un officier de la Marine américaine, et quand les conjoints ont été arrêtés, elle a pris contact avec le FBI pour remettre ladite valise aux enquêteurs.

Le lendemain matin, les conjoints sont arrivés à l’ambassade israélienne et ont été expulsés conformément à une instruction venant d’Israël.

Quand vous avez été expulsés de l’ambassade, quelles pensées vous ont traversé la tête ?

“Une authentique peur de ce qu’est devenu Israël, mon seul pays. Je me suis dit – un Etat qui peut faire cela à un agent fidèle, est capable de tout. J’ai grandi sur le mythe qu’on n’abandonne pas un soldat sur le terrain. C’est des bêtises. Ce n’est pas rien que pour moi. Cela arrive depuis l’affaire Lavon, et jusqu’à présent, avec les deux cadavres et deux civils à Gaza.”

Celui qui a donné l’ordre ‘de le jeter dehors’ était Rafi Eytan en personne depuis le téléphone rouge à son domicile à Tel-Aviv, selon son propre témoignage dans le magazine Ouvda. Immédiatement, Rafi a mis au courant le Premier ministre Pérès, le ministre de la Défense Rabin et le ministre des Affaires étrangères Itzhak Shamir. Eytan en assuma l’entière responsabilité et démissionna du Lakam sur le champ.

Concernant Aviem Sella, contrairement à la promesse de dire toute la vérité, le Gouvernement camoufla pendant très longtemps son rôle dans cette affaire. Quand les Américains l’apprirent, leur courroux se réveilla de nouveau, de sorte que de hauts fonctionnaires américains estiment jusqu’à aujourd’hui qu’Israël n’a pas dévoilé toute la vérité. Sella qui était prisé comme futur commandant de l’Armée de l’air a été contraint par la suite de renoncer au commandement de la base aérienne de Tel-Nof et de démissionner de l’armée. Depuis lors, il n’a pas mis les pieds aux Etats-Unis, ni lui, ni Rafi Eytan.

Beaucoup plus tard, Eytan a soutenu qu’il y avait un plan d’extraction de Pollard et de sa femme, et qu’ils avaient quelques jours devant eux pour fuir. “Pollard s’est condamné lui-même en se rendant à l’ambassade avec des valises remplies de documents” a-t-il affirmé. Pollard dément catégoriquement. “Je n’ai pris avec moi aucun document” dit-il. “Dans les valises, il n’y avait que des vêtements et des médicaments”.

À maintes reprises, Eytan a écrit et effacé le chapitre sur Pollard dans son livre autobiographique ‘un homme de secret’. Sa veuve Myriam, a écrit en préface au livre que l’Affaire Pollard est restée en travers de la gorge de Rafi pendant 34 ans. Elle ne lui pas laissé de repos et il n’a jamais cessé de s’en occuper. Selon elle, Eytan a pris ses secrets dans la tombe, principalement dans le but de protéger l’échelon politique qui a fait opérer Pollard.

Pollard ne partage pas cette approche. “Rafi Eytan devait occulter ce chapitre du fait qu’il a caché m’avoir abandonné, et a menti sur mon compte. Il m’a enterré et a tout fait pour s’assurer que je ne revienne pas à la maison.”

Pour autant que vous le sachiez, quels sont les secrets qu’il a effacés ?

“En fait, deux secrets. Le premier : il aurait pu faire un rapport précis sur  le fait que le Gouvernement était au courant en temps réel et consentait. Vu que, plus tard, il s’était gargarisé de la qualité des renseignements que j’avais fournis devant les délégués du Mossad en les défiant : ‘regardez ce que nous avons fait et vous, que faites-vous ?’ Tout le monde savait que j’existais.”

“Le second : il aurait pu préciser de quel type de renseignements il s’agissait, ce que je ne pouvais pas faire moi-même.”

(En réaction à ces propos, la famille Eytan a communiqué : “par respect pour la mémoire de Rafi Eytan et par foi absolu dans son intégrité, dans sa sagesse et dans ses motivations qui étaient uniquement dévolues à l’Etat d’Israël, nous marchons sur ses traces en nous abstenant de tout commentaire sur l’Affaire Pollard.”)

Aviem Sella, vous-a-il téléphoné depuis votre arrivée en Israël ?

“Non“

Désireriez-vous le voir lui ou Yossi Yagour ?

“Non, je suis content pour eux qu’ils aient réussi à fuir les Etats-Unis et à rentrer chez eux. Quand je l’ai appris, j’ai été soulagé. Je ne leur souhaite que des bonnes choses.”

Etes-vous en colère contre eux ?

“Non, je ne ressens rien pour eux. Ça fait partie du passé, et je suis content que c’est derrière nous“

Pourtant Sella était un agent ?

“Bien sûr. Je veux dire qu’il était dans une position bizarre. D’une part il était agent, mais aussi pilote de chasse. Un héros de l’Armée de l’air, ce n’était pas rien.”

(Aviem Sella et Ehoud Barak n’ont pas voulu commenter en dépit des demandes de réactions d’Israël Hayom)

L’arrestation de Pollard fit l’effet d’un tremblement de terre. En Israël, le Gouvernement était alors d’union nationale. Ces années-là de guerre au Liban et d’inflation vertigineuse, les Etats-Unis fournissaient à Israël des renseignements ainsi qu’une aide militaire très importantes. Dans le rapport de la Commission parlementaire de la Défense et des Affaires étrangères, son président, Abba Eban, avait écrit que l’arrestation de Pollard avait suscité une crainte réelle d’effondrement des relations entre Israël et les Etats-Unis. “Jamais je n’ai eu de conversation aussi dramatique avec le Secrétaire d’Etat George Shultz” racontera le ministre des Affaires étrangères Itzhak Shamir à Avi Pevzner, son homme de confiance.

Dans la tentative de limiter les dégâts avec les Américains, toutes les personnes impliquées, Pérès, Shamir, Rabin et Rafi Eytan, décidèrent d’enterrer l’affaire de leur mieux et de faire porter le chapeau à Pollard. Dans un télégramme au Secrétaire d’Etat Shultz et également lors d’une réunion du cabinet restreint, Pérès a soutenu : “Pollard a expliqué qu’il était envoyé par le Renseignement américain et avait montré des papiers le prouvant.” Or le rapport Eban avait conclu que cette version était imaginaire et dénuée de tout fondement.

Shimon Pérès: “mieux vaut ne pas mener d’enquête”

Pérès s’était d’autre part exprimé de façon explicite : “mieux vaut ne pas mener d’enquête.” Lui et Shamir ont mis sur le dos de Pollard toute la responsabilité et ont sciemment menti lorsqu’ils ont qualifié l’opération de Pollard de “non autorisée”. Cette dissimulation mena à une autre série de mensonges de la part de représentants israéliens officiels.

Le 30 novembre 1985 à 3h30 du matin, neuf jours après l’arrestation de Pollard, le Secrétaire d’Etat George Shultz appela le Premier ministre Shimon Pérès. Ils feront état de leur conversation, mais pas de son contenu ni des accords secrets conclus entre eux qui par la suite scelleront le sort de Pollard. Selon la commission Eban, Pérès se dégagea de toute responsabilité envers l’agent et soutint que ce dernier avait été sollicité sans autorisation. Il promit aux Etats-Unis de dévoiler toute la vérité et de permettre d’interroger toutes les personnes impliquées. Ces promesses ne furent pas tenues.

Une promesse tenue fut de restituer les documents que Pollard avait communiqués à Israël – c’est-à-dire des caisses entières de preuves sur l’étendue de son travail pour le ministère américain d’accusation. “L’accord de Pérès à rendre ces documents était une erreur fondamentale et a provoqué de graves préjudices” conclura la commission Eban. Ces documents ont constitué la masse de preuves pour la condamnation de Pollard à la réclusion à perpétuité. Ceci en dépit de ce que les Israéliens ont soutenu, à savoir que les Américains les avaient assurés que cela ne serait pas exploité contre Pollard.

De son côté, Pollard raconte avoir tenté d’exploiter les infos dont il disposait sur l’implication américaine dans l’Affaire Iran-Contras pour échapper à une peine de prison. “J’ai parlé de cette affaire (alors encore inconnue du public) à l’un des enquêteurs. Je lui ai dit : ‘allez vérifier cela à la Maison Blanche et dites-leur que je reste muet si on me libère.”

Deux nuits plus tard à 2 heures du matin, la porte de sa cellule s’est ouverte. “Deux gars que je ne connaissais pas, sans badge d’identification, ni uniforme de gardiens de prison et portant des lunettes de soleil m’ont dit : ‘habille-toi et tire-toi en passant par la porte de derrière’. J’ai eu très peur. J’ai couru aussi vite que j’ai pu pour me cacher dans l’armoire des balais de la prison jusqu’à la levée du jour.”

“Quelques jours plus tard, j’ai appris que des tireurs de précision de l’unité spéciale d’intervention du FBI attendaient dehors avec l’ordre de tirer sur la première personne sortant de la maison d’arrêt. Cela a été publié dans la presse.”

“A un certain moment alors que je purgeais ma peine au pénitencier de Butner, une personne d’Israël que je ne connaissais m’a rendu visite. Il était suffisamment important pour le laisser entrer. Il était accompagné d’un Lieutenant-colonel américain de la NSA (National Security Agency)”

“La conversation prit une tournure étrange. L’Israélien me dit : ‘Vous considérez-vous patriote ?’. J’ai répondu : ‘Oui, je voudrais le croire’. Il poursuivit : ‘vous êtes un vrai casse-tête pour l’Etat, la cause de nombreux problèmes’. ‘J’en suis navré’ lui dis-je. Et lui de continuer : ‘Si vous êtes un vrai patriote, un vrai patriote fait ce qui est honorable’.  Je lui réponds : ‘désolé, je ne saisis pas. Qu’est ce qui est honorable ?’ Toujours sur sa lancée : ‘vous le savez bien, vous êtes quelqu’un de sensé’.”

“Je ne comprenais toujours pas ce qu’il voulait dire, jusqu’à que le lieutenant-colonel américain lui crie dessus : ‘Comment osez-vous? Vous êtes dingue !”

“Je me suis adressé à l’officier américain : ‘que se passe-t-il ?’ ‘Il voudrait que vous vous suicidiez’ me répond-il.”

“J’ai regardé l’Israélien en lui disant : ‘c’est cela que vous voulez que je fasse ?’ Il en rajoute : ‘Si vous êtes un authentique patriote, faites ce qu’il faut faire’. L’officier américain s’est levé et l’a poussé dehors. Il s’est ensuite assis à mes côtés en disant : ‘Je suis dans ces histoires depuis longtemps et jamais je n’aurais cru entendre quelque chose comme ça. Ne vous faites pas de mal. Restez en vie et vous rentrerez à la maison.”

L’Etat d’Israël a loué les services d’un avocat, Maitre Richard (Dick) Hibey pour défendre Pollard, certains diront, soit disant pour le défendre, après l’avoir enfoncé. Lors de pourparlers intensifs entre les deux pays, il fut convenu d’un accord de plaidoirie entre la défense et l’accusation. Cet accord stipulait que Pollard aurait à purger une peine de dix ans de réclusion en contrepartie de la remise des documents.

Pollard affirme qu’il n’a jamais eu confiance en Hibey, que ce dernier collaborait avec les enquêteurs. Pour le tester, Pollard raconte l’avoir intentionnellement gavé de mensonges. Le lendemain, il devait passer au détecteur de mensonges et les enquêteurs l’interrogeaient sur ce qu’il avait raconté à Hibey dans la confidentialité.

Hibey a également forcé la main de Pollard à signer l’accord de plaidoirie.  “Lors d’une séance de mon procès, on amène mon ex-femme Anne en chaise roulante. Elle était très malade. Hibey me dit : ‘Vous savez que si elle retourne en prison, elle ne survivra pas un mois. Vous aurez son sang sur les mains.”

“Je voulais résister car sans les documents qu’Israël avait remis, ils n’avaient rien contre moi. C’est ce que l’un de mes avocats m’a révélé des années plus tard. Or Hibey a privilégié l’intérêt des Israéliens et m’a forcé la main à signer cet accord.”

Pourquoi n’avez-vous pas loué les services d’un autre avocat ?

 “Le juge ne m’a pas autorisé à le faire. Il m’a demandé si j’acceptais cet accord de plaidoirie de bon gré. J’ai répondu : ‘Non votre Honneur. Ils menacent de tuer ma femme, et ce document est un mensonge, c’est un faux témoignage.’ Et il me dit : ‘Vous avez une décision difficile à prendre. Vous feriez mieux de vous décider vite’. J’ai regardé Anne, j’ai évalué la situation et mon avocat me faisant le geste de signer. Alors j’ai signé.”

Cela n’a pas pris fin avec la signature de Pollard. Ça n’a fait qu’ouvrir la porte de l’enfer pour une méga vengeance américaine à l’encontre de celui perçu par eux comme un traitre. A la même époque, vingt-quatre agents américains furent exposés et condamnés à mort en URSS. Un mémo confidentiel déposé par l’accusation devant les yeux du juge attribuait à Pollard de les avoir donnés. Selon cette conspiration qui paraitra dans des articles et livres de journalistes hostiles à Pollard, ce dernier aurait transmis aux soviétiques les noms de ces agents afin que, cela puisse faciliter la sortie des Juifs d’Union soviétique.

“Le jour où mon verdict fut rendu, quelqu’un du Département d’Etat est arrivé à la cour. Il a déposé un document au Juge qui le lut et le remit au Procureur. Ce dernier s’est tourné vers mon avocat en lui disant : ‘votre client est cuit’. Mon avocat m’a alors regardé avec un sourire malsain comme pour me signifier : ‘vous êtes fini’.”

“De part ailleurs, il eut été souhaitable qu’Israël fasse plus d’efforts pour les Juifs d’URSS à cette époque. Au demeurant, je vous ai déjà dit que je n’ai pas donné aucun agent américain.”

Seulement en 1994, il sera définitivement établi que Pollard n’avait pas remis au KGB de noms d’agents américains. Cette année-là, la plus importante taupe soviétique aux Etats-Unis sera découverte au sein de la CIA, Aldrich Ames, qui passera aux aveux d’avoir communiqué aux soviétiques les noms de ces agents américains. Ames a été condamné à une peine de réclusion à perpétuité qu’il purge encore.

Pollard affirme que c’est Ames qui était apparu à la cour avec ledit document l’accusant d’avoir donné ces agents.

Quelques jours avant le verdict, l’administration prit une autre mesure pour briser Pollard. Bien que Abraham Soefer, le Conseiller juridique du département d’Etat était l’un des signataires sur l’accord de plaidoirie, le Secrétaire à la Défense, Caspar Weinberger, demanda au juge de ne pas l’honorer. Dans une missive adressée au Juge, Weinberger a écrit : “il est difficile d’imaginer un plus grand préjudice à la sécurité nationale que ce qu’a fait Pollard.”

C’était le dernier clou au cercueil de Pollard dans ce procès biaisé. Bien que les parties eussent convenu d’une peine de dix années, le Procureur dans sa plaidoirie finale déclara que “Pollard ne verra plus la lumière du jour”. Effectivement, le Juge annulera l’accord de plaidoirie et condamnera Pollard à perpétuité avec recommandation de ne pas lui accorder de grâce. Une peine sans aucune proportion au délit. Il était clair que des relents d’antisémitisme sous-jacent avaient scellé son sort.

“Nombreuses sont les personnes m’ayant jeté aux oubliettes dont certaines ne se seraient opposées à ce que j’y meure” dit Pollard, et Esther d’ajouter : “à la fin des années 90, j’ai enfin réussi à rencontrer Rafi Eytan. Il a raconté que la seule chose qu’il regrettait dans cette affaire, c’est qu’il n’a pas pu ‘faire le ménage’. On lui a demandé que voulait-il dire. Il a répondu : ‘si je m’étais trouvé à l’ambassade quand Polard y a pénétré pour y trouver refuge, je lui aurais logé une balle dans la tête. Ainsi, il n’y aurait jamais eu d’Affaire Pollard.” Eytan n’a jamais démenti avoir tenu ce propos.

Les premières sept années de sa sentence, Pollard les a purgées à la prison de Marion dans l’Illinois, le pénitencier fédéral le plus sécurisé aux Etats-Unis. En 1994, on l’a transféré à la prison fédérale de Butner en Caroline du Nord où les conditions étaient un peu moins difficiles. Là il a purgé sa peine jusqu’à sa libération en 2015.

Quelque chose a changé en vous durant ces années de prison ?

“Oui, je crois être une meilleure personne. Quand j’étais en prison, j’ai très vite compris que j’y représentais les Juifs.  J’étais le premier Juif que certains condamnés avaient rencontré. J’étais aussi le représentant de l’Etat d’Israël, et également l’époux d’Esther. J’ai refusé les jeux, les paris, de boire et de prendre des drogues, toute chose susceptible de jeter la honte sur mon épouse ou sur Israël.”

Les autorités carcérales américaines sont connues pour leur dureté, mais pour des raisons pas difficiles à deviner, Pollard a été confronté à la version la plus extrême. Environ 2000 lettres envoyées à Esther furent interceptées à Washington sans ne jamais atteindre leur destination. Pire, les lettres envoyées à sa mère agonisante pendant le dernier mois de sa vie ne lui sont jamais parvenues.

“Quand ma défunte mère agonisait, j’ai obtenu l’autorisation de lui écrire. Que peut dire un fils  à sa mère en fin de vie ? Tout ce qu’il peut. Je lui ai écrit plusieurs lettres par jour, tout ce que je pouvais exprimer. Et puis, elle est décédée. Peu après, le chef de la sureté à Butner m’a convoqué et m’a demandé comment je me portais. Je lui ai dit que j’allais bien. Il m’a demandé de garder le calme. Et alors il a sorti un sac avec toutes les lettres que j’avais écrites à ma mère. Il m’a dit que ces lettres étaient parties de la prison et qu’à Washington, elles avaient été retournées à la prison. Et il a ajouté : ‘vous devez savoir, ils ont fait un X sur les timbres pour qu’ils ne soient pas réutilisables’. Je voudrais vous demander, quel animal peut faire une chose pareille ? Quel animal peut intercepter les lettres d’un fils à sa mère agonisante ?”

Comment avez-vous passé le temps en prison ? Comment une personne normative peut tenir dans une réalité aussi dure ?

“Il se créé son propre monde.  Mon monde était centré sur mon épouse. Je savais que je devais tout faire pour lui revenir sain d’esprit autant que possible. Je n’avais pas le droit de lui écrire. Je n’avais droit qu’à 200 minutes de conversation téléphonique par mois. Au début, ce n’était que 30 minutes.”

“On vit au jour le jour. Je me levais le matin. Je récitais les prières. Je mettais mon couteau dans une poche spéciale et je sortais. Je ne savais pas ce qui allait arriver, comment la journée allait se terminer, si je retournerais à ma cellule, sain et sauf.”

“Les portes n’étaient pas fermées. C’était hallucinant. Mon partenaire de cellule et moi devions monter la garde à tour de rôle devant la porte avec un couteau de plexiglass pour passer les détecteurs de métaux.”

“Une fois au réfectoire, quelqu’un que je ne connaissais pas s’est assis à côté de moi et on a conversé. La chose suivante que je vois, c’est un couteau planté dans sa gorge, sa tête chute sur la table et son sang gicle. J’ai pris mon plateau et je me suis éloigné.”

“Un autre jour, un des gardiens m’envoie à une autre aile de la prison pour ramener du papier toilette. En prison, pour du papier toilette, on peut mourir. Je tenais un grand paquet de papier toilette. Sur le chemin du retour, j’entends des bruits. Je regarde ce qui se passe, et tout le couloir, environ sur 25 mètres, est une zone de guerre. Les Noirs et les Mexicains s’entretuent à coups de couteau et de ce qu’ils peuvent. Du sang partout. Un gardien est allongé par terre. Il s’est fait poignarder. Et moi je tiens en mains un grand paquet pour lequel les gars sont prêts à mourir.”

“Ma cellule est située à l’extrémité du couloir et j’aperçois mon partenaire de cellule et un gardien avec un bouclier transparent remuant la tête, comme pour me signifier : ‘tu es un homme mort’.”

“A ce stade, il n’y a rien que je puisse faire. J’avais un couteau pour ma défense, mais je serais mort avant de pouvoir le saisir. J’ai récité ‘Shema Israël’ et j’ai continué à avancer dans le couloir. Je n’ai pas regardé ni à droite ni à gauche. J’ai marché sur des corps et sur du sang.”

“J’ai vu quelqu’un se faire tuer sous mes yeux, se faisant éclater la tête” Et je dois lui marcher dessus en regardant l’assassin qui me demande : ‘comment ça va ?’ Je lui réponds : ‘beaucoup mieux que lui’. Et je continue à avancer.”

“Arrivé à l’entrée de ma cellule, je me suis retourné pour dire au gardien : ‘voilà le papier toilette. J’espère que ça en valait le coup’. Je devais réguler ma respiration. J’étais mort de peur.”

“Esther connait toutes ces histoires, et des pires que ça. Une fois, j’ai vu quelqu’un avec les intestins dehors. Je vais vous raconter comment ça s’est passé. Il était une mule amenant de la drogue à la prison dans son ventre. Il avait oublié de s’en débarrasser à temps. Alors les détenus lui ont tranché les intestins pour en extraire la drogue.”

Vous avez été frappé ? On vous a fait du mal physiquement ?

“Non, c’était quelque chose d’étrange ; Je ne purgeais pas une peine pour viol d’enfants. Je n’ai pas collaboré avec les autorités de la prison contre qui que ce soit. Tous le savaient. En prison, on donne de la valeur à certaines choses que dans la vie normative, on ne peut pas comprendre.”

Vous êtes-vous confronté à d’autres détenus ?

“Une fois je me trouvais dans la cour de la prison et il y avait un détenu noir assez âgé, un homme vraiment sympathique. Il s’est effondré devant moi. J’ai essayé de lui faire de la respiration artificielle, mais il est décédé. Un quart d’heure plus tard, l’ambulance arrive pour le prendre et quand ils le montent, je vois que ses chaussures ont été retirées. On les lui avait volées.”

“Ça m’a rendu furieux. Je me suis mis à hurler sur les détenus noirs se trouvant là : ‘vous allez brûler en enfer pour ce que vous avez fait, voler les chaussures d’un homme mort, d’un homme bon et décent’”

Comment a-t-on réagi au fait que vous étiez un espion israélien ?

“C’était plutôt amusant. Une fois, je me promenais dans la cour et tous les noirs me tapent dans les mains selon leur coutume ‘high five’ et me disent : ‘toi, t’es le mec, t’es le patron’. De retour dans ma cellule, je demande à Steve mon partenaire ce qui se passe. Il me dit : ‘quoi ? tu n’as écouté les nouvelles ?’ Je lui réponds que non. Il me dit : ‘à la radio publique et sur CNN, ils ont annoncé que d’après des sources de l’Agence fédérale de lutte contre la drogue (DEA) tu es le king de la mafia israélienne inondant Washington de cocaine.”

“Je lui dis : ‘Tu crois que si j’avais autant d’argent, j’aurais eu un avocat aussi médiocre ?’ Il a éclaté de rire.”

“Ces mensonges ont la vie dure jusqu’à présent. On raconte encore que moi et Anne, on a dépensé tout l’argent pour de la drogue. Vraiment ? D’autant que dans la Marine, je passais des tests de drogue une fois par semaine.”

“J’ai eu un autre partenaire de cellule, pendant huit, neuf années, un ancien officier condamné pour tentative de meurtre, un gars vraiment super, innocent, tout à fait innocent. Tout le monde le sait et il est encore là-bas.”

Comment l’administration de la prison vous a traité ?

“L’administration de la prison a été correcte avec moi parce que je n’étais pas une balance. Alors on me faisait confiance. Il y a eu un gardien vraiment méchant. J’ai dû lui faire la guerre. A ma grande chance, l’un des détenus l’a presque tué de coups. Et comme ça, il est sorti de ma vie, merci à Dieu.”

“Je n’ai jamais modifié ma façon de voir les choses durant toute cette période. Je me suis efforcé de préserver la décence et la compassion qui étaient en moi.”

Pollard détenu à la prison de Butner en 1997

Au directeur de la prison aussi, Pollard a dit ce qu’il avait sur le cœur. “Dans l’usine de la prison, un schizophrène travaillait avec moi. Il avait commis un meurtre. Il me disait : ‘on m’a donné des médicaments et j’entends des voix qui me demandent de me suicider’. Je lui ai dit que je parlerai de ça avec son psychiatre. Et je l’ai vraiment fait. Le psychiatre m’a dit : ‘Restez en dehors de ça. Vous n’êtes pas médecin. Si vous recommencez, vous serez puni.”

“Une semaine plus tard, ce détenu n’est pas arrivé au travail. Mon directeur me dit : ‘va et ramène-le’. Je lui réponds : ‘je ne vais pas le ramener parce qu’il est probablement mort. Si c’est moi qui le trouve en premier, on va m’envoyer au cachot pour six mois. Si vous venez avec moi, c’est bon.’ Il est venu avec moi et on l’a trouvé pendu dans sa cellule.”

“Lors de la cérémonie funèbre à la chapelle, on m’a demandé de prononcer une oraison funéraire. J’ai dit : ‘il y a un assassin dans l’assemblée’. Ils ont rigolé. Il y avait bien entendu parmi eux pas mal d’assassins. J’ai dit : ‘il y a un membre de l’équipe qui est un assassin’. Ils sont devenus tous silencieux. J’ai pointé du doigt le psychiatre en disant : ‘ Vous avez assassiné ce gars. Vous devriez vêtir un uniforme de détenu comme nous tous.”

“Ils étaient sous le choc. Le directeur de la prison ordonna à tous de sortir. Il se dirigea vers moi pour me dire : ‘c’est une très intéressante remarque, mais c’est la dernière que vous en ferez dans notre chapelle.’ Toutefois, il savait que c’était vrai.”

“D’autre part, il y a eu des manifestations de conduite humaine de la part des gardiens.  En 2001, suite à un recours que nous avions déposé, on m’a conduit au Tribunal à Washington. Les Juges avaient donné comme instructions aux gardiens de ne pas me nourrir, ni de me permettre de changer de vêtements ou de me laver tant que j’étais à Washington, juste de me présenter à la procédure judiciaire et de retourner immédiatement en prison.  C’était très dur. Le jour de l’audience, n’ayant rien avalé depuis 48 heures, je me suis retrouvé seul avec un gardien dans la salle d’attente. Il s’adresse à moi : ‘Ce n’est pas juste. C’est illégal. C’est mon dernier jour de travail. Demain, je me libère. Je vais tourner le dos à la caméra de surveillance et maintenant vous allez manger’. Je lui ai demandé pourquoi faisait-il cela.  Il me répond : ‘vous vous êtes toujours conduit respectueusement envers moi’. Il m’a donné un sandwich de beurre de cacahuètes et de la confiture, une orange et du jus de raisin. Je ne l’oublierai pas jusqu’à mon dernier jour.”

Est-ce que des pensées suicidaires vous ont traversé l’esprit ?

Les Juifs ne se suicident pas…. ils font du commerce.  Plus sérieusement, je n’ai jamais pensé à cela pour deux raisons. La première, je n’aime pas le message que cela enverrait aux goyim. La seconde, ce serait un acte de lâcheté, d’abandon de ma femme, de trahison envers elle. Qu’est-ce que cela aurait pu lui faire ? Je voudrais que soit gravé sur ma pierre tombale : ‘j’aime ma femme plus que la vie. Et j’aime mon pays et mon peuple”

Vous avez beaucoup lu en prison ?

J’ai 10 000 livres dans un container à Ashton et j’avais 7 000 à 8 000 livres dans la première prison qui ont disparu d’une manière ou d’une autre. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Ma bibliothèque à Washington contenait 6 000 volumes. Je me souviens lorsque les agents du FBI ont vu cela, ils m’ont demandé : ‘Dieu, vous avez lu tout ça ?’ J’ai répondu : Tout simplement, j’aime apprendre. Vous devriez essayer”

En 1990, Pollard a divorcé de sa compagne et partenaire d’espionnage, Anne. Anne a été condamnée à cinq années de réclusion, mais elle a été libérée avant terme pour raisons de santé.

Pollard avait connu Esther adolescent, il ne s’en est rendu compte que tardivement. Elle est née Elaine Zeitz, fille d’un famille juive orthodoxe et a grandi au Canada. A la fin des années 80, elle a enseigné l’anglais à l’Université hébraïque de Jérusalem dans le cadre de son cursus d’études de second cycle.

“Un beau jour à Jérusalem, quelqu’un m’a donné un vieil exemplaire du périodique ‘Jewish Press’ en anglais” dit-elle en souriant. “Je me suis dit : ‘pourquoi quelqu’un m’a refilé un vieil exemplaire de ce journal ? Je ne lis pas les vieux journaux de la presse juive. Je l’ai plié dans mon sac et je l’ai oublié.”

“En fin de semaine, en visite dans la famille, j’ai sorti ce journal et j’ai commencé à le lire. Il y avait une annonce : ‘s’il vous plait, écrivez à Jonathan Pollard. Il appréciera.’  Je ne savais ni qui était Jonathan Pollard, ni je n’avais entendu parler de cette affaire. Je me suis dit que si je lui écrivais, ce serait une mitzva, une bonne action. J’ai mis l’article dans mon agenda et je l’ai encore oublié. Quelques mois après, alors que j’étais sur le point de repartir pour le Canada, je l’ai retrouvé.”

“A la cafétéria de l’Université au Mont Scopus, je lui ai écrit une lettre, mais je ne savais pas qui il était, si bien que je n’avais pas grand-chose à lui dire. Je suis reparti pour le Canada. J’étais très occupée pour obtenir mon diplôme de second cycle. Je me préparais à faire l’Alyah.”

“Un beau jour, dans ma boite aux lettres, je trouve deux enveloppes de Pollard. Jonathan étant très méticuleux, il les avait numérotées. Je les ai lues dans l’ordre inverse, d’abord la numéro 2, ensuite la lettre numéro 1, qui était personnelle.”

“Je vous le dis franchement, la première chose qui m’est venue à l’esprit en lisant le début de la lettre, c’est que je n’ai pas le temps pour cela maintenant. J’avais obtenu mon diplôme. Je devais retourner enseigner, je n’avais pas l’esprit pour ces histoires. Mais Dieu avait d’autre plans. Je suis une Juive canadienne typique ; nous avons tendance à être indifférents à la politique, sauf quand il s’agit d’Israël. Alors j’ai continué à lire, et j’ai été sous le choc. Comment des choses pareilles peuvent arriver en Amérique ?”

“Ensuite, j’ai ouvert la seconde enveloppe qui en fait était la première, c’était très personnel. Une fois encore, j’ai été extrêmement surprise. Avec ce qui lui arrivait, on aurait pu s’attendre à ce qu’il soit amer, en colère, atteint et déçu. Mais c’était tout le contraire : toute la lettre était pure et parlait d’amour pour le pays et pour le peuple d’Israël. C’était lumineux. Cela m’a frappé.”

“J’enseignais alors dans un centre bilingue pour enfants présentant des difficultés d’apprentissage et émotionnelles. J’ai montré la lettre à mon assistante qui était une bonne amie. Je lui ai dit : ‘C’est un homme avec qui je pourrais me marier’. Elle a réagi : ‘Vraiment ? Avec seulement une lettre ?!’”

Et après quelques échanges de courrier, vous vous êtes rendus compte que vous vous connaissiez ?

Jonathan : “Tout à fait par hasard. Je lui ai demandé quand elle avait été en Israël, ce qu’elle y avait fait. ‘Un instant, vous étiez en Israël quand j’étais’”

 Esther : “Tout au long de ces années, je lui ai écrit 2000 lettres dont j’ai les copies. Et il a répondu à toutes, mais je n’en ai reçu que cinq (?!). Certaines étaient des cartes postales écrites en caractères microscopiques.”

 Très vite, les autorités carcérales ont intercepté les lettres de réponses de Jonathan. Jonathan et Esther ont rattrapé cela par les conversations téléphoniques que leur permettait la prison. C’est ainsi qu’ils se sont rendus compte s’être connus plusieurs années auparavant lors d’un camps d’été pour la jeunesse juive de diaspora. “Il s’est avéré qu’à cette époque, nous avions beaucoup échangé et que nous partagions cet amour d’Israël, pour le pays et pour le peuple.”

  

Le Rav Mordehai Eliyahou, Grand Rabbin séfarade d’Israel à cette époque

Esther a consacré sa vite pour Jonathan avec un dévouement absolu. Par elle, il a fait techouva et s’est rapproché du Grand Rabbin séfarade d’alors, le Rav Mordehaï Elyahou zatsal. Ils se sont mariés en 1993.

Elle a fait son Alyah en 2005 et pendant dix années, alors que des journalistes faisaient de l’intox en racontant qu’elle menait un train de vie de luxe aux frais de la princesse, elle habitait dans un studio d’une seule pièce mis à sa disposition par une veuve de Jérusalem dans la rue Betsalel. “Je n’ai pas reçu un centime de l’Etat” insiste-t-elle.

Quatre années consécutives, elle a récité pour lui les Téhilim, le Livre des Psaumes, au Kotel. Elle a pris à partie des dirigeants et des figures publiques en Israël et aux Etats-Unis pour leur comportement envers Jonathan et pour ce qu’elle qualifie de lâchage et de trahison. Certains l’ont critiqué pour sa façon de faire assez âpre et ont même soutenu que cela compromet les efforts pour le faire libérer.

Esther Pollard, l’épouse vertueuse remuant ciel et terre pendant 25 longues années pour voir son mari libéré

“Je n’ai jamais voulu être son porte-parole” dit-elle. “Je voulais être son épouse, sa bienaimée et son amie. Or quand on a réalisé qu’il y avait une opposition caractérisée contre sa libération, il a suggéré que je me joigne aux efforts. A notre grand regret, l’ordre des priorités du Gouvernement d’Israël n’était pas le nôtre”

 “La confrontation avec l’Etat d’Israël a entrainé même une coupure avec son frère Harvey et avec sa sœur Carol. Le Gouvernement a convaincu les membres de sa famille à soutenir sa ligne plutôt que la leur.”

Jonathan : “ce qui m’a le plus attristé, c’est l’’attitude des Gouvernements d’Israël envers mon épouse durant toutes ces années. Ils ont compris que mon arme la plus efficace, c’est une épouse qui peut parler couramment en hébreu. Ils ont tout fait pour la discréditer et mentir de façon éhontée sur elle”

 “En son temps, j’ai lu des histoires fantaisistes disant que selon des sources gouvernementales, Esther recevait des millions de dollars pour résider dans une maison de luxe à Jérusalem. Arrivés en Israël, j’ai tenu à ce qu’Esther me montre où elle habitait.  Quand on a pénétré dans ce mouchoir de poche, j’étais sous le choc. Elle a vécu ainsi pendant dix ans ?! J’ai demandé à des fonctionnaires du Gouvernement : ‘Dites-moi, aviez-vous vu où elle habitait ?  Ils m’ont répondu : ‘Oui, bon’ ‘Alors comment avez-vous été à l’origine de ces fuites ?’ Là, ils n’ont pas répondu. “

 Il y a toutefois un prix très lourd que le couple a payé, et auquel ni il ne peut, ni se résigner, ni le compenser. “C’est notre majeure tragédie” dit Esther. “la chose qui nous chagrine le plus”

“En Israël, les gens sont habitués à l’idée qu’un droit de l’homme fondamental est celui d’avoir des enfants. Aux Etats-Unis, c’est tout le contraire. Du moment qu’on est condamné, on n’a plus de droits, certainement pas le droit d’avoir des enfants. Nous avons imploré le Gouvernement américain de nous permettre d’avoir des enfants, d’une manière ou d’une autre. Sauf qu’aux Etats-Unis, on ne permet pas à une femme de s’unir avec son époux.” 

 Jonathan : “si on vous raconte qu’un homme ne désire pas autant qu’une femme des enfants, on vous ment. Les enfants, c’est tout dans la vie. Il n’y a pas une seule année où je n’ai pas déposé de demande de pouvoir faire des enfants. Ça m’a toujours été refusé.”

 “Il y a des prisons d’Etat qui le permettent. On y a constaté que les détenus y étaient plus calmes parce qu’aucun d’entre eux ne désire être privé de ce droit, mais dans les prisons fédérales, pas question de le permettre.”

“C’est le tribut le plus difficile que nous avons payé. Pendant 30 ans, vivre dans la peur que ça pourrait être ton dernier jour, ce n’est rien par rapport au fait que tu n’as pas laissé d’enfant. J’essaie d’expliquer cela au gens du Gouvernement aujourd’hui et je suis sidéré par l’indifférence que cela leur inspire”

 “Le dernier exemple est l’Affaire des enfants yéménites. Nous savons tous ce qui s’est passé. Je vous en prie, on n’est pas né de la dernière pluie. Et le Gouvernement se décharge de la responsabilité en déléguant la décision à un Tribunal ?!”

 “La semaine dernière, j’ai rencontré quelqu’un du Gouvernement. Je lui ai dit : ‘vous savez, tout ce que ces gens voudraient, c’est une demande d’excuse. Ils veulent juste qu’on leur dise que vous êtes désolés. Ce n’est ni votre droit ni celui d’un tribunal de décider la hauteur des compensations. Ils ont perdu des enfants. Vous savez comment cela s’est passé. Ils ont été vendus, abandonnés, enterrés. Et vous leur dites : le tribunal va décider combien vaut un enfant ? Comment peut-on tarifier un enfant ?”

Les mensonges sont partis d’ici.

Les appels d’Israël à libérer Pollard ont débuté immédiatement avec son arrestation. Or il s’est avéré que l’Amérique n’était pas prête à l’indulgence. L’establishment de la Défense aux Etats-Unis s’est mobilisé à chaque fois que l’éventualité de sa libération était évoquée. De son côté, l’establishment juif a plus d’une fois renforcé cette opposition.

Denis Ross, l’envoyé spécial au Moyen-Orient pendant la présidence de Bill Clinton, a reconnu dans son livre “la paix perdue” qu’il considérait qu’une injustice avait été faite à Pollard. Pourtant, en 1998, il a conseillé à Clinton de s’en servir pour extorquer des concessions pour un accord de paix définitif entre Israël et les palestiniens. “Pour des délits semblables, Pollard a été condamné beaucoup plus durement que d’autres” rappelle Dennis Ross ce qu’il avait dit à Clinton, “Sa libération sera très bénéfique pour Israël. Gardez cette carte en main pour plus tard. Ne la jouez pas maintenant.” Avait-il recommandé au Président.

Cette aliénation à l’encontre de Pollard n’a pas été exclusive aux Américains, mais également par l’establishment israélien. Selon la version fallacieuse qu’il n’était pas un agent officiel d’Israël, lui fut refusée la citoyenneté israélienne. Des recours à la Haute cour de justice déposées par Esther et par des militants pour sa libération ont forcé la main aux Gouvernements de Rabin et de Netanyahou dans les années 90 à la lui octroyer.

Parallèlement à la non reconnaissance officielle, il y a eu de nombreuses fuites insidieuses sur Pollard. “J’ai lu tout ce qui a été écrit sur moi durant toutes ces années. On m’a présenté comme un aventurier incontrôlable et ainsi de suite. Tout ce qui était censé me discréditer a pris sa source en Israël, et de là, a été transmis en Amérique. Or, en salissant leur agent dans la presse israélienne et consécutivement dans la presse américaine, les Israéliens se sont salis eux-mêmes.”

“Par exemple, la rumeur selon laquelle j’étais un trafiquant de drogue a été diffusée par quelqu’un se présentant comme un camarade de l’époque de mes études, or aucun de mes camarades d’alors ne le connaissait. Mon défunt père avait loué les services d’un détective privé pour vérifier de qui s’agissait-il. Il s’est avéré que le FBI l’avait payé pour me diffamer. Si j’étais trafiquant de drogue, où sont les preuves et pourquoi n’ai-je pas été poursuivi en justice pour cela ? “

Esther : “Il y a eu une période où j’ai cessé de raconter à quel point Jonathan était malade. J’avais compris qu’il y avait des gens au Gouvernement qui auraient été satisfaits par son décès. Cela leur aurait arrangé les choses. Au lieu d’être préoccupés par sa maladie, ils voulaient qu’il s’en aille.”

Dans le rapport de la CIA et ailleurs, il a été mentionné qu’Israël avait ouvert un compte bancaire en Suisse pour vous ? 

Effectivement, j’ai été envoyé par Rafi Eytan pour ouvrir un compte bancaire en Suisse. Toutefois, je n’étais pas le propriétaire de ce compte. En outre, si un tel compte a été ouvert pour moi, j’aimerais savoir où est l’argent, parce que de prison, je suis sorti sans un sou.

Bienvenus au New-Jersey

Seulement après 25 ans en prison, des personnalités publiques aux Etats Unis ont commencé ouvertement à dénoncer sa peine disproportionnée et les fausses accusations sans preuve dont il avait fait l’objet. Le directeur de la CIA de 1993 à 1995 James Woolsey, le Secrétaire adjoint à la Défense de 1981 à 85 Lawrence Korb, des élus du Congrès et d’autres, y compris dans la communauté juive, ont appelé le Président Obama à mettre un terme à son incarcération. Obama finalement a fixé sa peine à 30 ans, c’est-à-dire que Pollard devait être libéré le 20 novembre 2015, trente ans jour pour jour après son arrestation.

Pollard soutient que sa libération s’inscrivait dans les efforts d’Obama à réduire l’opposition en Israël et dans l’opinion juive américaine à l’accord nucléaire signé avec l’Iran  en été 2015.

Barak Hussein Obama

Ben Rhodes, le conseiller d’Obama, avait rencontré des sénateurs opposés à l’accord avec l’Iran. En préambule, il leur disait que Pollard serait prochainement mis sous liberté surveillée. Son objectif était de détourner le débat sur l’accord avec l’Iran et de présenter Israël comme ayant porté préjudice à la Sécurité nationale américaine, et ainsi affaiblir les arguments israéliens contre l’accord nucléaire.

Par la suite, la Secrétaire à la justice Loretta Lynch, est apparue à la télévision en qualifiant Pollard de pire espion de l’histoire des Etats-Unis, mais qu’au demeurant, il fallait le laisser partir. Elle ajoute : “les Etats-Unis auraient souhaité le maintenir en prison jusqu’en 2045.”

Comment cela s’est-il passé avant votre libération ?

“48 heures avant la libération, j’ai été transféré à l’hôpital de la prison, pour des raisons de sécurité. Mon superviseur a eu une conversation sincère avec moi, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant. Il était heureux que je me libère. Il m’a apporté de la nourriture cachère et j’ai mangé comme je ne l’ai pas fait pendant 30 ans. “

“Ensuite, deux agents de la NSA (National Security Agency) arrivèrent et l’avertirent que le processus de libération ne serait pas une expérience agréable du fait que beaucoup de monde souhaitait l’en empêcher. “

Pollard a été emmené à un petit aéroport en Caroline du Nord. L’y attendaient deux de ses avocats avec un jet privé de l’homme d’affaire Daniel Abraham spécialement affrété. Seulement à minuit, on lui retira les menottes et on lui dit qu’il était libre.  Quand l’avion a décollé, Pollard a craint que la différence de pression lui provoquerait des saignements dans les jambes.

Esther n’ayant pu se rendre en Caroline du Nord, elle l’attendait au New-Jersey. “Quand je suis sorti de l’avion, un jeune à l’aéroport a prononcé des mots que j’ai crus ne jamais plus pouvoir entendre : ” Bienvenus au New-Jersey”

Pollard affirme que sa libération n’était pas faite que de joie exubérante. Ce n’était comme Tchtaransky traversant le pont. “J’étais heureux de voir Esther et de pouvoir enfin lui tenir la main en privé sans qu’on nous regarde. J’étais heureux de voir le plat qu’elle avait préparé dans ce minuscule appartement à Manhattan.” Pourtant, il était épuisé et avait peur de ce qui pouvait lui arriver.

“Mon dos me faisait mal, mes jambes saignaient. J’avais peur de mourir.” On m’a mis un bracelet électronique à la cheville et je n’étais autorisé à circuler que dans un périmètre très restreint à Manhattan. Pour travailler, je n’étais pas autorisé à être employé dans un endroit où il y a des ordinateurs. Or, quelqu’un comme moi, où peut-il travailler aujourd’hui s’il n’y a pas d’ordinateur ? C’était difficile. Je me retrouvais dans une prison virtuelle.”

Jonathan et Esther sortant du Tribunal à New York le jour de sa mise en liberté conditionnelle après 30 ans d’emprisonnement le 20 novembre 2015

Esther : “les gens ont cru que nous danserions de joie, mais nous étions préoccupés par des questions de vie ou de mort. Les autorités ont été cruelles avec nous. La nuit après la libération, nous n’avons pas dormi. On nous avait demandé de nous présenter devant l’officier de liberté conditionnelle trois heures après notre arrivée à New-York alors que pour les autres condamnés, c’est 72 heures.”

Le Président Donald J. Trump graciant enfin totalement Pollard pour lui permettre de faire son Alyah en décembre 2020

Après cinq années sous des restrictions aussi sourcilleuses, une autorisation personnelle du Président Trump était nécessaire pour les lever et permettre à Pollard de monter en Israël. Pour une mesure aussi simple et automatique pour tout autre prisonnier, il a fallu batailler. L’ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis Ron Dermer, le Chef du Cabinet de la Maison Blanche Mark Meadows et les propriétaires du quotidien Israël Hayom, le défunt Sheldon Adelson et son épouse Miriam se sont mobilisés pour mettre un terme au calvaire de Pollard.

Jonathan : “Le dernier jour des restrictions, nous attendions un message nous demandant de nous rendre à la cour pour me faire retirer le bracelet électronique. C’était avant shabbat. Finalement, Mark Meadows est intervenu auprès du Département de la Justice.”

Mark Meadows le Chef de cabinet de la Maison Blanche du Président Trump

“Plus tard, j’ai téléphoné à Mark pour lui exprimer ma plus profonde gratitude. Il m’a répondu avec beaucoup d’humilité. Sa franchise et son honnêteté étaient superbes. Il m’a dit : ‘quand vous serez chez vous, faites en sorte que nous soyons fiers de vous’. Personne dans l’establishment juif ne nous a parlé aussi chaleureusement.”

Trois mois après, le 30 décembre 2020, plus de 35 ans après son arrestation, Pollard a décollé avec son épouse Esther dans l’avion privé de la famille Adelson. A 2h59 du matin, lorsque les roues de l’avion ont touché la piste d’atterrissage en Israël, il a récité la bénédiction sheheheyanou.

“Tout d’abord, je ne savais pas que Bibi serait présent. C’était très beau. Je ne m’étais pas préparé à faire de déclaration. Esther m’a dit : ‘tu penseras bien à quelque chose’”

Jonathan baisant la Terre bienaimée dès son atterissage en Israel le 20 décembre 2020

“Je suis sorti de l’avion et instinctivement, je me suis baissé et ai posé les lèvres sur le sol.”

Esther : “Nous étions extrêmement émus”

Jonathan : “A quoi ai-je pensé à ce moment-là ? que j’ai clos ce chapitre avec ma femme”

Le Premier ministre Netanyahou les a accueillis à l’aéroport.  Pollard dit qu’ils étaient très touchés d’arriver enfin à la maison après 35 longues années. Ils ont remercié le peuple d’Israël et le Premier ministre Netanyahou de les avoir ramenés à la maison.

Le Premier ministre Binyamin Netanyahou accueillant Pollard dès son arrivée en Israel.

“Personne ne pouvait être plus fier de l’Etat d’Israël et de son dirigeant que nous deux à ce moment-là. Nous serons des citoyens productifs au plus vite. C’est un pays fantastique, avec un futur glorieux. Cet Etat est le futur du peuple juif, et nous n’allons nulle part.”

Le problème des Juifs américains

L’Affaire Pollard a plongé Israël dans l’embarras. Elle a fait bouillir les Etats-Unis. Le judaïsme américain en a été mortifié de honte et pris de panique. Par sa décision d’espionner pour Israël et notamment par la motivation idéologique de son acte, Pollard a mis le doigt sur les racines des nerfs les plus sensibles des Juifs américains, et a réveillé des vieux démons endormis.

Sur les Juifs influant, a plané durant ces années-là des suspicions qu’ils préféraient l’intérêt d’Israël à celui des Etats-Unis. Du point de vue de nombreux Juifs, Pollard a fourni des munitions à ceux qui leur voulaient du mal. Pour cette raison, non seulement le judaïsme américain ne s’est pas mobilisé pour sa défense, mais s’en est éloigné comme de la peste. Même quand les Gouvernements israéliens ont commencé à reconnaitre leur responsabilité, les leaders juifs américains n’ont pas bougé le petit doigt pour lui. Il faut dire que Pollard et son épouse n’ont pas vraiment amélioré cela quand ils ont exprimé leur opinion sur ces gens.

“Leur approche était : ‘Va au diable, on ne veut pas te voir. Tu as montré à qui va ton allégeance.’ J’ai toujours eu des discussions âpres avec ces gens. Je disais que ma fidélité allait avant tout pour le peuple juif et pour l’Etat juif. Et ils retorquaient : ‘OK, tu n’appartiens pas à ici. Et moi de répondre : ‘Vous non plus. Vous devez rentrer à la maison, en Eretz Israël’. Ce à quoi ils disaient : ‘Notre maison est ici. Ce n’est pas l’exil, c’est les Etats-Unis.”

“Après mon arrestation, au FBI, on m’avait montré une liste de noms de Juifs influant avec leurs adresses et numéros de téléphone. Ça m’a rappelé les livres des nazis préparant l’invasion de la Grande Bretagne avec des noms de Juifs. On m’a demandé de cocher les noms de personnes que je suspectais avoir des contacts avec les services de renseignements israéliens. ‘Vous ne devez pas fournir de preuve. Vous n’aurez pas à témoigner au tribunal, rien. Juste cochez les noms.’ Je n’ai pas voulu toucher à cela.”

Vous vous rappelez des noms ?

“Bien sûr ? D’autant plus que certains étaient parmi ceux qui hurlaient de faire tomber ma tête. Ils disaient qu’ils n’avaient aucun problème avec ma sentence. Personne dans la communauté juive ne la remettait en cause.”

“Une fois, lors de la visite en prison d’un haut dirigeant juif, je lui ai demandé ce qu’il aurait fait si je lui avais transmis les renseignements à lui, et non à Aviem Sella. Sa réponse fut : ‘Je vous aurais proposé un café pour vous retarder jusqu’à que j’appelle le FBI et qu’ils viennent vous arrêter.’ Quoi ???? Quand ces gens proclament ‘NEVER AGAIN’, plus jamais ça, savent-ils ce que ça veut dire ? Je ne le crois pas !”

Les Juifs aux Etats-Unis vous accusent de double allégeance.

“Si on n’aime pas les accusations de double allégeance, qu’est-ce qu’on fout là-bas ? On fait son Alyah. C’est on ne peut plus simple. Si vous vivez dans un pays où on vous plaque constamment ces soupçons de double allégeance, c’est que vous n’y êtes pas vraiment chez vous. Vous venez alors en Israël. Je ne veux pas vivre dans un pays où on ne veut pas de moi.”

“Nous autres juifs, si nous sommes juifs, nous aurons toujours une double allégeance.”

“Les Juifs américains se sont enlisés dans un énorme problème. Ils se considèrent plus Américains que Juifs. Ils ne se perçoivent pas en exil.”

“Mon père a servi dans l’Armée des Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale comme officier et a été décoré. Après la guerre, il a poursuivi des études de sciences vétérinaires en premier cycle. Il a obtenu son diplôme et a été reçu à la faculté de médecine de l’Université de Yale. Il a fait la route avec ma mère pour l’Université de Yale à New Haven. Il était encore uniforme. Il est entré dans le bureau du Doyen des étudiants. Le Doyen l’a toisé en lui demandant son nom. Mon père a répondu : ‘Pollard’. Le Doyen d’insister : ‘quel est votre véritable nom ?’ Mon père répond :’Polanski’. Le Doyen de poursuivre : ‘Juif, hein ? Un de trop ! Vous n’avez pas été reçu !’ Mon père proteste : ‘Mais j’ai déjà été reçu !’ Et le Doyen : ‘un Juif de trop !’ » [ndlt : à cette époque jusque dans les années 50, dans les universités américaines de prestige comme Yale ou Harvard, un numérus clausus limitait le nombre d’étudiants juifs autorisés à y poursuivre leurs études]

Si aujourd’hui, un jeune officier juif dans le Renseignement de la Marine américaine se voit proposer par le Mossad de travailler pour Israël et qu’il vous téléphone pour prendre conseil, que lui diriez-vous ?

“Je lui dirais : ne rien faire est inacceptable. Retourner à la maison aussi. Vous devez décider si votre souci et votre fidélité pour Israël et pour vos frères juifs sont plus importants que votre propre vie. Car vous savez ce qui vous arrivera si vous vous faites attraper. Votre vie deviendra un enfer. Au demeurant, vous devez tous les matins pouvoir vous regarder en face dans la glace. Si vous ne faites rien, ou que vous tourniez le dos, ou que tout simplement vous faites votre Alyah et poursuivez tranquillement votre vie, vous ne serez pas meilleurs que ces Juifs qui avant et après la Destruction du Temple se disaient : ‘Ce n’est pas ma responsabilité”

Alors vous lui recommanderiez de faire comme vous et d’en payer le prix ?

“Je lui recommanderais d’entrer là-dedans en ayant conscience des conséquences possibles. “

Quand vous vous êtes engagé dans le Renseignement de la Marine, étiez-vous conscient de la situation dans laquelle vous alliez vous retrouver ?

“Non. Si j’en avais eu la moindre idée, je ne me serais pas engagé dans le Renseignement. Mon père m’avait supplié de ne pas le faire. Il savait que j’étais trop idéaliste, trop pro-israélien pour faire comme si de rien n’était. Après mon arrestation, il est venu me rendre visite et m’a dit : ‘je comprends pourquoi tu as fait ce que tu fais. Je t’aime pour cela et je ne t’abandonnerai jamais’. C’est tout ce qu’il m’a dit sur cette affaire pendant toutes les années où j’étais en prison. Ça m’a complètement changé.” Pollard a dit qu’il n’a pas encore pu se rendre sur sa tombe et y réciter le kaddish.

Malgré tout ce qu’il a vécu et les difficultés d’adaptation, Pollard est profondément convaincu de devoir continuer à contribuer au peuple d’Israël. J’ai été éduqué sur le mythe d’Ari Ben Canaan et d’Exodus. Sur la Season et l’Altalena, on n’avait pas entendu parler. Pollard affirme avoir agi pour le peuple et pour le pays, pas pour le Gouvernements qui l’ont abandonné.

Pourquoi à votre avis, vous ont-ils abandonné ?

“Peut-être étais-je trop national, trop fier comme Juif, ou parce que je porte une kippa et que mes opinions sont de droite ? Je n’en sais rien. Peut-être étaient ils jaloux pour une sombre raison ? C’est une psychologie que je ne comprends pas. Non seulement des Gouvernements m’ont trahi et abandonné et ont essayé de m’enterrer avec des mensonges, mais certains médias aussi ont participé à cela et continuent encore.”

Un des nombreuses manifestations pour la Libération de Pollard à Jérusalem

Il est possible que les divers Gouvernements étaient inquiets pour les relations entre Israël et les Etats-Unis ?

“Réfléchissez à cela. Quelqu’un arrive chez vous à la maison, regarde votre femme, et la gifle. Allez-vous craindre de lui rendre les coups ? Il y a un point où il faut définir les limites à ne pas franchir et dire ‘stop!’. Vous avez touché ma femme, vous l’avez offensée, vous l’avez frappée. Je vais vous frapper de sorte de vous ne l’oublierez plus jamais.”

Voudriez-vous des excuses de la part du Gouvernement ?

“Non, pas du tout. Un léopard, peut-il changer ses tâches ? Le Gouvernement en tant qu’institution n’a pas tiré les leçons. On ne ment pas au peuple d’Israël. On ne ment pas aux personnes qui en ont bavé pour vous. On ne déforme pas les choses.  Je suis désolé, cela peut paraitre naïf, mais c’est ma perception des choses. “

Etes-vous en colère ?

“Non. Mon père, qu’il repose en paix, m’avait dit que si on s’engouffre dans la voie de la vengeance, de la colère et du châtiment, il faut se préparer à creuser deux tombes, une pour l’objet de sa haine, et une autre pour soi-même.”

“Si pour moi, Israël, c’était le Gouvernement, je serais en colère, je vivrais terriblement, je me sentirais trahi et je ne sais pas si je pourrais rester ici. Or, j’ai toujours considéré que je servais le pays d’Israël et le peuple d’Israël. Jusqu’à présent, le pays et le peuple ont été bienveillants à mon endroit.”

Jonathan et Esther enfin à la maison à Jérusalem après 35 longues années – Photo Eric Sultan

“D’autre part, il y a tellement de choses pour lesquelles je peux enfin me réjouir. Nous sommes à la maison. Mon épouse vit et nous avons le futur devant nous. Ce n’est pas la fin de notre histoire et ça n’a aucune importance quel âge nous avons. Je ferme un chapitre avec Esther. Je ne sais pas comment elle a fait pour tenir bon toutes ces années. Ce qui nous est arrivé a été une tragédie, mais 35 ans après, pouvoir rentrer à la maison, comment être en colère ? Comment ne pas en ressentir une grande liesse ?”

Guérir les plaies.

Effectivement, ils sont tournés vers l’avenir. Avec leurs avocats, les Pollard ont créé une nouvelle société dont la raison sociale est l’indépendance énergétique d’Israël. Pollard a foi en sa capacité et en celles de ses associés de pouvoir atteindre cet objectif.

 

Parallèlement, Esther et lui espèrent mettre le passé derrière eux et guérir les plaies. Interrogé s’il désire écrire un livre, il répond par un non catégorique. “Dans un livre, on doit raconter la vérité. Or il y a beaucoup trop de choses qui ne peuvent être encore révélées, des choses qu’Israël, que les Etats-Unis et que le judaïsme américain ne sont pas prêts à entendre.”

Pouvez-vous voyager aux Etats-Unis si vous le voulez ?

“Si j’ai des tendances suicidaires, oui.”

Comment vous définiriez-vous aujourd’hui ?

“Le mari d’Esther, ça, c’est un. Je suis un Juif, un Juif vivant dans son pays, et un développeur de projet d’énergies renouvelables.”

Agent israélien ? Il y a des gens qui en seraient très fiers.

“Dans mon cas, il n’y a rien dont on peut être fier.”

Un jour ou deux après votre arrivée en Israël, il a été dit qu’éventuellement, vous rejoindriez un parti et que vous entreriez en politique. D’où cette info est partie ?

“Ça vient de personnes désireuses de créer une réalité que je ne veux pas. Depuis le tout début, j’ai toujours dit que je ne veux rien à voir avec la politique et que je n’entrerai pas du tout en politique.”

Que voudriez-vous voir inscrit sur votre pierre tombale ?

“Il aimait sa femme Esther plus que la vie, il aimait son pays et son peuple”

“Si c’est ainsi qu’on se rappellera de moi, j’en serais très heureux”

Israël est le pays du lait et du miel, et de quoi d’autre ?

“des rêves”