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Par Tzvika Klein, paru dans Makor Rishon le 11/11/2016.

Traduit de l’hébreu par Meïr Ben-Hayoun

Les gendres juifs de Donald Trump et d’Hillary Clinton proviennent de sensibilités très divergentes au sein du judaïsme américain: l’une liée à la Tradition juive, et l’autre la mettant de côté. Le courant libéral de ce judaïsme a réagi avec affliction ostensible aux résultats des élections présidentielles.

Lorsque le président sortant Obama s’est présenté aux élections présidentielles en 2008, trois de ses conseillers, accessoirement juifs, lui ont recommandé de célébrer le Seder de la fête de Pessah (la Pâque juive) alors qu’il était extrêmement pris par son emploi du temps. Obama a répondu positivement. Quand ses conseillers lui ont souhaité le traditionnel vœu “l’année prochaine à Jérusalem”, caustique il leur a répondus: “l’année prochaine à la Maison Blanche”.

Le Seder de Pessah à la Maison Blanche

Le Seder de Pessah à la Maison Blanche

Le Seder est devenu une coutume depuis qu’Obama réside à la Maison Blanche. Chaque année, en famille avec ses collaborateurs et quelques invités il célèbre le Seder de Pessah: pas plus d’une vingtaine de personnes invitées alors que la liste des candidats était longue, autant de personnes désirant passer un moment en compagnie du leader du monde libre.

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La prochaine soirée du Seder de Pessah à la Maison Blanche sera probablement différente de celle des huit dernières années. Si Bernie Sanders avait remporté les primaires du Parti démocrate ainsi que les élections présidentielles, on aurait eu “un des nôtres” à la Maison Blanche. Toutefois, pour ces élections de 2016, les Juifs n’ont pas de quoi se plaindre.  Même si Hillary Clinton avait été élue, un gendre juif de bonne famille aurait été introduit à la Maison Blanche. Chelsea, la fille unique des Clinton, est mariée à jeune homme juif, Marc Mezvinsky. Ce dernier a grandi dans une famille juive libérale. Ses parents, Edward et Marjorie Mezvinsky, ont été des élus au Congrès des Etats-Unis pour le Parti démocrate.

Au mariage de Chelsea Clinton et Marc Mezvinsky

Au mariage de Chelsea Clinton et Marc Mezvinsky

Actuellement, alors que Donald Trump a remporté la mise, le peuple juif a une représentante pratiquante, observant le shabbat[i]

à la Maison Blanche. Ivanka, la première fille de Trump et sa proche conseillère s’est convertie au judaïsme il y a quelques années de cela. Par la suite, elle s’est mariée avec Jared Kushner, fils d’une famille juive newyorkaise réputée dans le milieu moderne orthodoxe.

Les représentants des organisations juives ainsi que les média juifs aux Etats-Unis ont signalé au cours de cette campagne que, peu importe qui sera élu, ce qui est sûr, c’est que des petits-enfants juifs joueront à la Maison Blanche. Cette affirmation n’est pas tout à fait exacte. A l’opposé d’Ivanka, Chelsea Clinton ne s’est pas convertie. Dans leurs apparitions publiques, on ne voit pratiquement rien qui puisse rappeler qu’il s’agit d’un couple d’identité juive. Chelsea Clinton et Marc Mezvinsky se sont mariés de manière qui a suscité l’émoi au sein du monde juif, plus particulièrement chez les Israéliens. Ce fut une cérémonie interconfessionnelle dirigée simultanément par un rabbin réformé et par un révérend chrétien. Des mariages de ce type sont devenus très prisés au sein du judaïsme libéral constituant la majorité absolue des Juifs des Etats-Unis.

Sans que cela n’ait été prémédité, ces deux jeunes couples représentent le gouffre qui se creuse au sein du judaïsme américain, dont ces dernières élections est l’une des manifestations les plus frappantes. Dans une certaine mesure, les différences entre les deux candidats aux élections reflètent la déchirure au sein de la communauté juive américaine sur les sujets d’Israël et du judaïsme.  D’une part, Trump dont les proches collaborateurs multiplient des déclarations pro-israéliennes selon lesquelles, il ne faudrait point évacuer les implantations de Judée-Samarie, du jamais vu dans la politique américaine, et également qu’on doit permettre à Israël de se présenter aux pourparlers sans condition préalable et sans ingérence externe. De l’autre côté, Hillary Clinton prônant la solution de deux Etats et partisante des pressions au forceps pour faire céder Israël.

Le gendre d’Hillary Clinton et son épouse représentent ces nouveaux Juifs qui sont américains et accessoirement juifs. Ce détail ne se concrétise d’aucune sorte dans la manière avec laquelle ils agissent ou parlent ou par leur lien avec la Communauté juive. Ils ne s’excusent pas d’avoir contracté des mariages mixtes et avec des ministres de cultes différents. Pour eux, cette cérémonie interconfessionnelle était magnifique; Chelsea est même bénévole dans une association de soutien aux familles de mariages inter-religieux.

Jared et Ivanka Kushner se rendant à la synagogue pendant la fête de Souccoth

Jared et Ivanka Kushner se rendant à la synagogue pendant la fête de Souccoth

En revanche, la famille Kushner/Trump est très attachée à la Communauté juive. Les deux conjoints ont été vus se recueillant sur la tombe du rabbin Schneerson des Loubavitchs à New York peu avant les élections. Il y a quelques années, ils ont été aperçus se rendant à la synagogue pour la fête de Souccoth avec le traditionnel Loulav et alors qu’Ivanka avait la tête couverte. Leurs enfants sont scolarisés dans des établissements juifs modernes-orthodoxes à Manhattan. Ils sont liés à des organisations caritatives juives comme “Ihoud Hatsala“. Au passage, leur dernier fils est né durant la campagne électorale et le grand-père Donald a fait un saut pour la Brit Mila (circoncision) malgré son emploi du temps très chargé.

Pour la prochaine soirée du Seder de Pessah à la Maison Blanche, il y aura donc les membres de la famille Kushner affiliés au judaïsme orthodoxe et inconditionnellement attachés à Israël. En revanche, le judaïsme libéral dont les deux tiers des Juifs américains lui sont identifiés est en deuil. La plupart de ses dirigeants, de ses journalistes et faiseurs d’opinion sont diamétralement opposés à tout ce que Donald Trump personnifie. Pour un grand nombre d’entre eux, un trop grand nombre même, le libéralisme est devenu leur religion de substitution. Ils soutiennent l’avortement, les LGBT, l’accueil sans réserve aux migrants.  De plus, la relation de Trump et de son parti envers Israël diffère totalement de celle des démocrates juifs libéraux: ces derniers militent pour la solution de deux Etats et certains mêmes qualifient l’Etat d’Israël d'”occupant”.

Aux Etats-Unis, il y a une séparation nette et claire entre la religion et l’Etat et par conséquent, des rabbins refusent de proclamer pour quel condidat ils sont favorables. Même si quelques-uns à titre privé exprimeraient leurs positionnements, les différents courants et mouvements ne sauraient prendre position ostensible sur ce sujet. Au mouvement du judaïsme réformé par exemple, on n’a pas publiquement pris position pour Hillary bien qu’il est de notoriété que la plupart des rabbins réformés ait voté pour elle. Ce qu’ils ont fait par contre a été de s’indigner par l’attitude de Trump.

J’ai conversé dernièrement avec le professeur Gil Troy dont nous avions présenté ici il y a quelques semaines ses recherches sur le vote juif aux Etats-Unis publiées dans le cadre du Programme Roderman d’Etudes du judaïsme américain à l’Université de Haïfa. Il raconte que les rabbins des mouvements réformés et conservatistes ont énormément hésité à mentionner  Trump dans leurs sermons.

Y aura-t-il une incidence si c’est un gendre juif réformé ou un gendre juif orthodoxe à la Maison Blanche? Amusé par cette question, le professeur Troy répond: “Maintenant que Trump est le vainqueur, on a une fille et un gendre juifs qui observent le Shabbat à la Maison Banche. C’est incroyable! Peut-être qu’ils feront le Tashlikh de Rosh Hashana près de la fontaine du monument Lincoln? Est-ce que la nourriture servie à la résidence présidentielle sera fournie par un traiteur cachère? Allez savoir, peut-être feront-ils aussi le Tikoun de la nuit de Shavou’oth à la Maison Blanche?”

Des autocollants en anglais et en hébreu appelant à voter Trump à Borough Park quartier à forte densité juive orthodoxe de Brooklyn

Des autocollants en anglais et en hébreu appelant à voter Trump à Borough Park quartier à forte densité juive orthodoxe de Brooklyn

Troy précise qu’au début de ses recherches il y a quelques mois, “on avait l’impression qu’Hillary Clinton allait rafler 90% des votes juifs et qu’uniquement les Juifs républicains fervents ne voteraient pas pour elle, mais tellement de choses se sont passées depuis”. En 2008, Obama avait obtenu 78% des votes juifs, un succès exceptionnel. En 2012, il n’avait obtenu que 69% des suffrages juifs consécutivement à la déception que beaucoup ressentirent quant à son attitude vis-à-vis d’Israël. Hillary Clinton perçue comme poursuivant sa politique aurait obtenu selon les sondages 71% des suffrages juifs alors que Trump ne s’est contenté que de 24%. A titre de comparaison, en 2012, le candidat républicain Mitt Romney avait obtenu pas moins de 30% des suffrages juifs, c’est-à–dire que Trump a fait moins que Romney. C’est surprenant si on prend en ligne de compte ses déclarations en faveur d’Israël sans précédent pour un candidat à la présidentielle.

Répartition des votes juifs pour les deux candidats

Répartition des votes juifs pour les deux candidats

“Cela montre à quel point la communauté juive américaine est en désaccord avec le Gouvernement d’Israël” remarque Troy. “La plupart soutiennent une attitude de “tough love” (amour dur) envers Israël selon le legs d’Obama. Seulement une minorité accorde au Gouvernement israélien un soutien sans réserve comme le Parti républicain”. La Tribu a tranché. Le peuple américain a préféré Trump. Les Juifs américains ont préféré Clinton.

Jane Eisner

Jane Eisner du magazine juif libéral Forward

Sous le titre “que signifie être juif dans l’Amérique de Trump?”, Jane Eisner la rédactrice en chef du périodique intellectuel juif libéral américain Forward” écrivait au lendemain du résultat des élections: “Aujourd’hui, les Etats-Unis ne sont plus les mêmes. Je ne sais plus où je me situe en tant que Juive intégrée ici. Ce que je sais, c’est que ma fille pleure et que je ne sais pas quoi lui dire”

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[i] NDLT: On vient d’apprendre qu’Ivanka Kushner risque de ne pas être présente lors de la cérémonie d’investiture de son père comme Président des Etats-Unis le 21 janvier prochain, cela aura lieu un samedi, le jour de Shabbat. Elle serait donc susceptible de le profaner si elle s’y rendait.