L’historique peu connu de la coopération militaire israélienne avec les insurgés du Kurdistan irakien depuis les années 60.

Docteur Ouri Milstein

Docteur Ouri Milstein

Par le docteur Ouri Milstein

 Traduit par Meïr Ben-Hayoun

Au Kurdistan irakien, c’est un héros national. Le président actuel de l’autonomie kurde, Massoud Barzani était son officier de renseignement. Le Premier ministre kurde Netchirvan Idris Barzani est le fils de son officier des opérations. Avec le Gouvernement kurde actuel, un Juif parlant l’hébreu maintient le contact, le colonel Tsouri Sagui.

Le parachutiste Tsouri SAGUI

Le parachutiste Tsouri SAGUI

 Lors des plus éclatantes batailles de l’histoire militaire, les vainqueurs ont opéré des manœuvres d’encerclement. Ce type de manœuvre a été caractérisé par l’un des plus grands stratèges de l’ère moderne, le Comte prusse, le Fieldmarschal Alfred Von Schlieffen, comme un summum de l’art de la guerre. Les vainqueurs ayant précisément prévu les manœuvres de l’ennemi, ils l’incitent à passer à l’attaque, et en feignant la fuite, ils l’attirent dans une aire de

Alfred Von Schlieffen

Alfred Von Schlieffen

massacre, l’encerclent et l’anéantissent. Cela s’est passé ainsi à la bataille de Marathon en l’an -490 lorsque les Athéniens ont anéanti l’armée perse bien supérieure en nombre, ce qui a donné naissance à la civilisation occidentale. Cela s’est passé également à la bataille de Cannes pendant les guerres puniques en l’an -216 que beaucoup considèrent comme la plus extraordinaire bataille de l’Histoire où Hannibal défit les légions romaines ; cela s’est passé similairement ainsi lors de l’invasion de la France lorsque les Allemands ont décimé les colonnes françaises ainsi que le corps expéditionnaire britannique en mai 1940; et cela s’est ainsi déroulé une autre fois en 1974 lorsque le Colonel israélien Tsouri Sagui avec quelques combattants de la guérilla kurde a anéanti une division blindée et une division d’infanterie irakiennes. En Israël, on n’a pas beaucoup entendu parlé de lui. Tsahal l’a en quelque sorte mis à l’ombre, ce qui en dit long sur la culture de la Défense israélienne.

“Ce sont des dégénérés”

En 1965, Tsouri Sagui termina son commandement de deux années consécutives sur le 890ème Bataillon de Parachutistes. Depuis sa mobilisation en 1952, il avait servi dans les paras et participé aux opérations de représailles sous le commandement direct d’Arik Sharon et de Raphael Eytan. Il s’était distingué par son courage, sa capacité à commander, et par sa perspicacité militaire, et surtout par son talent de compréhension du théâtre des opérations. Très peu de militaires disposent de ce talent de comprendre le terrain. C’est pour cette raison que la plupart ont échoué dans leurs missions, comme par exemple le Général Avigdor Ben Gal et le Général Ehoud Barak considérés pourtant comme de brillants officiers, lors de la bataille de Soultan Yaacoub pendant la Première Guerre du Liban. Avant la Guerre des Six Jours, il n’y avait pas dans Tsahal de chefs aussi expérimentés sur le terrain que Tsouri, y compris le Chef d’Etat-major Itzhak Rabin et tous les membres de l’Etat-major d’alors.

Le Général Raphael "Rafoul" EYTAN

Le Général Raphael “Rafoul” EYTAN

A cette époque, le Président égyptien Gamal Abdel Nasser fit une déclaration selon laquelle la province du Khûzistân en Iran où se trouvent les plus importants champs pétrolifères iraniens et où vivent principalement des Arabes sunnites appartenait à la nation arabe et devait lui être restituée. Le candidat de Nasser pour la récupérer était l’Iraq alors gouverné par des Sunnites en dépit du fait que la majorité de la population irakienne était chiite. Les Iraniens pris de panique par ces déclarations de Nasser voulurent réveiller de nouveau l’insurrection kurde en Iraq afin d’occuper les Irakiens.  Pour des raisons différentes, Israël aussi voulait occuper l’armée irakienne.

Gamal Abdel NASSER

                        Gamal Abdel NASSER

Selon l’attaché de Tsahal en Iran, le défunt colonel Yaacov Nimrodi, lors d’une conversation avec le chef du renseignement militaire iranien, le Général Kamal, ce dernier lui fit part qu’il serait heureux si on lui organisait des entrainements de commando pour une compagnie sélectionnée de 50 officiers iraniens des renseignements et des paras, ceci dans le but de les faire entrainer à leur tour des insurgés kurdes en exil et afin d’opérer des actions de sabotage en territoire irakien.”

 Deux ans plus tard, cette idée ayant fait son chemin : Tsahal a dépêché en Iran Tsouri Sagui et avec lui deux autres officiers parachutistes : Yehouda Ber et Ouzi Froumer, ainsi qu’un expert en explosif, Nathan Rahav.

Yehouda Ber: “Toutes ces histoires sur l’armée iranienne qui voulait former les Kurdes, je n’y ai pas cru un seul instant. C’était une armée de ‘rigolos’. On a essayé de former les Iraniens, mais il n’y avait pas qui entrainer. Par exemple, on a décidé d’un entrainement le matin et rien qu’un seul d’entre eux s’est présenté. Ils ont prétexté avoir compris que c’était dans la soirée. La règle chez eux, c’était : tout doucement le matin, pas trop vite le soir”. Nathan Rahav ajoute : “Les Iraniens, ce n’était pas très brillant. Il s’est avéré qu’on ne pouvait pas travailler avec eux”. Tsouri conclut: “selon mes normes, c’étaient des dégénérés. Ils avaient peur de descendre de la route. Ils n’avaient pas non plus de cartes topographiques de l’Iran. L’Armée iranienne, c’était un tigre de papier”.

Exercice à balles réelles à Dalyat El Carmel

Avant la fin du cours, Nimrodi introduisit Tsouri au Général Camal qui s’enquerra si les cadets iraniens étaient en mesure de former les Kurdes. Le patron de l’antenne du Mossad à Téhéran, Maki Avron, posa la même question à Tsouri. “Je leur ai répondus de nous ramener en Iran les chefs naturels des Kurdes et on les formera nous-mêmes” raconte Tsouri.

Tsouri SAGUI dans les montagnes du Kurdistan

Tsouri SAGUI dans les montagnes du Kurdistan

Tsouri et son équipe furent détachés au Mossad et firent subir un stage de formation aux chefs kurdes. En tant que disciple d’Arik Sharon, Tsouri a enquêté jusque dans les moindres détails sur les modalités de combat des Kurdes, sur l’Armée irakienne et sur la géographie de la région de l’insurrection au Kurdistan. “De ces recherches, j’ai établi une nouvelle conception d’affrontement adaptée au terrain, aux capacités des Kurdes et au caractère des Irakiens. Quelle était ma conception? : dans l’Armée irakienne, il y avait des unités de blindés face auxquelles on ne peut pas se confronter directement. Par conséquent, bloquons les voies vitales sur les crêtes là où les blindés ne peuvent pas passer. Planifions une défense conventionnelle d’attaques de fantassins fondée sur les capacités de tir précis des Kurdes pouvant toucher une cible jusqu’à 800 mètres et sur leur bonne condition physique. Déployons une ligne avancée sur une largeur de 40 kilomètres avec des postes de pelotons se couvrant les uns les autres et équipés de canons sans recul et de mortiers de calibre de 81 et 120 millimètres. J’ai dit à Nimrodi et à Maki que j’avais un plan tout prêt. J’ai construit une maquette de sable de tout ce secteur au Kurdistan et je les ai entrainés conformément à ce plan”.

SAGUI avec BARZANI

                     SAGUI avec BARZANI

Au terme de cette formation, Tsouri a voulu effectuer un exercice à balles réelles. Les Iraniens ont refusé. Deux avions de l’Armée de l’air ont emmené les élèves en Israël. Ils étaient logés dans un petit hôtel à Haïfa et ont effectué des exercices à balles réelles avec des unités de Tsahal dans des installations d’entrainement à proximité du village druze de Dalyat El Carmel. Après ces exercices, les Kurdes sont retournés en Iran, et de là, par les montagnes, ils sont arrivés au Kurdistan.

Tsouri Sagui en compagnie des chefs kurdes, Moula et Moustafa BARZANI

Tsouri Sagui en compagnie des chefs kurdes, Moula et Massoud BARZANI

Tsouri estimait qu’après cette pause avec les Kurdes, il serait affecté à un haut poste de commandement dans Tsahal. Il fut convoqué, non pas par le Chef d’Etat-major, mais par le patron du Mossad, Meïr Amit. Ce dernier lui demanda s’il était d’accord pour partir au Kurdistan pour concrétiser là-bas ce qu’il leur avait enseignés. Tsouri: “Je ne voyais pas de chose plus intéressante à faire dans Tsahal en 1966. J’ai répondu par l’affirmative et je suis parti pour le Kurdistan. Avec moi, il n’y avait qu’un seul Israélien, Maki Avron du Mossad, un gars remarquable pour le renseignement et maitrisant la langue kurde. Entre autres parmi ses missions, il me servait de traducteur. Là-bas, j’ai fait connaissance avec Idris et Massoud les deux fils du chef de l’insurrection Moula Moustafa Barzani. Je leur ai expliqué mes vues. Ils m’ont répondu que c’était leur père se trouvant dans le secteur sud de l’insurrection qui prenait les décisions. Là-bas, il dirigeait la guerre contre l’Armée irakienne. Ils s’approchaient jusqu’à 800 mètres des camps militaires irakiens, ouvraient le feu et s’enfuyaient vers les montagnes. C’est comme cela qu’il dirigeait l’insurrection. Peu après, il arriva à la “résidence familiale” au village de Barzan, son quartier général.

Moustafa Barzani

           Moustafa Barzani

“Je lui ai montré mon plan. Il ne savait pas lire les cartes, mais connaissait chaque pierre du Kurdistan. A la place de la carte, j’ai pris les chaussures que ses hommes avaient déposées à l’entrée de la tente. Je leur ai données des noms de montagnes et ainsi je lui ai exposé mon plan de bataille. Il comprit totalement. Il me fit remarquer que les Irakiens avaient des avions et des blindés et que par conséquent, il ne voulait pas les attaquer de front. On a discuté plusieurs soirées de suite et je n’ai pas réussi à le convaincre. J’ai décidé de sortir sur le terrain pour voir les choses de plus près. Je me suis rendu compte que le plan que j’avais conçu en Iran était excellent et que les unités kurdes s’étaient préparées précisément comme je l’avais enseigné à leurs chefs pendant la formation. J’ai alors décidé d’attendre la fonte des neiges et de voir ce qui se passerait.

En une heure, il n’y avait plus de régiment

Troupe irakienne

                 Troupe irakienne

Au début du mois de mai 1966, les neiges ont fondu et l’Armée irakienne est passée à l’offensive. Elle avait déployé 30 000 hommes dans la vallée de Ruandoz en deux divisions avec des blindés, de l’artillerie, de l’infanterie, le génie et des avions afin de liquider l’insurrection. Tsouri disposait de quatre bataillons, au total un millier d’hommes seulement. Le 4 mai, l’armée de l’air irakienne commença par pilonner les Kurdes. Tsouri leur ordonna de se mettre à couvert entre les rochers, mais de ne pas creuser de fosses individuelles, de sorte que les Irakiens ne puissent les repérer. Le lendemain, le feu cessa. Il s’est avéré que le Président irakien Abdel Salam Aref avait été tué dans un accident d’hélicoptère. Quelques années plus tard, Moula révéla à Tsouri que ses hommes avaient saboté l’hélicoptère. Trois jours après, le feu se renouvela. Les Irakiens entreprirent leur ascension comme Tsouri l’avait prévue. Un convoi de munitions devant lui parvenir depuis l’Iran n’arriva pas. Les Irakiens prirent un poste après l’autre. Tsouri: “la pression était très lourde, je fis mon rapport pour Israël disant que les Kurdes étaient sur le point de s’effondrer. Je reçus un message me demandant d’effectuer un plan de retraite. Personne en Israël ne pensait que je pouvais tenir face à l’Armée irakienne. Je leur ai répondus “Il n’en est pas question”. Après un échange de ‘politesses’, ils m’ont répondu : “fais de ton mieux”. Je ne disposais pas d’un véritable état-major. Massoud supervisait le renseignement et Idris était l’officier des opérations et la courroie de transmission pour faire parvenir mes ordres aux chefs sur le terrain. J’ai demandé à Maki quel était le meilleur régiment des Irakiens. Il m’a répondu : “le 4ème Régiment” qui d’ailleurs lors de la Guerre d’Indépendance en Israël avait esquinté le Régiment Carmeli à Jénine. Ce Régiment était en train d’effectuer son ascension vers nous par l’une des vallées du Mont Handran dont la cime s’élève à 2500 mètres. J’ai envoyé deux bataillons dans les gorges et je leur ai ordonnés de monter à l’assaut en tirant de façon précise, pas par rafales, afin d’éviter qu’ils ne se tirent les uns sur les autres. Au chef du dispositif avancé, j’ai ordonné de battre en retraite afin d’attirer les Irakiens dans le défilé de massacre. Les deux bataillons sont montés à l’assaut et en l’espace d’une heure, il n’y avait plus de régiment irakien. Les Irakiens ont alors envoyé deux autres régiments pour récupérer les rescapés de de leur 4ème Régiment et eux aussi ont été repoussés avec de nombreux tués. Résultat: un régiment irakien a été anéanti et deux autres mis hors service. Les six autres régiments irakiens battirent en retraite. Les hommes du Mossad firent le décompte de 3000 mille tués pour cette bataille.

Tsouri s’empressa d’annoncer la bonne nouvelle de la victoire à Moula Barzani. Ce dernier en fut inquiet, à savoir qu’en représailles à cette défaite cuisante, les autorités irakiennes persécuteraient les Kurdes sans merci. Quelques Barzanijours plus tard, le dirigeant kurde était en mesure de saisir l’ampleur de ce succès et laissait Tsouri commander comme bon lui semblait. Tsouri encercla l’armée irakienne et la grignotta à l’usure, morceau après morceau. Les Irakiens comprirent que les Kurdes les avaient encerclés. Ils envoyèrent deux officiers de haut rang dans deux jeeps avec des drapeaux blancs au point de commandement de l’insurrection pour négocier un compromis. Tsouri se trouvait dans la tente pendant la négociation sans que les officiers irakiens ne sachent rien de lui. Une fois partis, Barzani dit à Tsouri : “Peut-être devrais-je déclarer l’indépendance ?”. “Je dois recevoir des instructions d’Israël lui répondit le parachutiste israélien.” Il envoya un télégramme. Deux jours plus tard, arriva une délégation comprenant des hommes du Mossad, David Karon, Haïmké Lavkov et Elisha Roï, ainsi que l’officier de parachutistes Arik Reguev (qui fut tué lors d’une poursuite dans la Vallée du Jourdain en 1968). Karon s’adressa à Tsouri: “Pour qui tu te prends? Pour Ben-Gourion ? Tu leur proposes l’indépendance ?” Tsouri lui répondit que c’était une idée de Barzani.

D’après l’ancien colonel Itzhak (Ini) Abadi qui fut ensuite émissaire au Kurdistan: “Le personnage clé tout au long de cette saga kurde, c’était Tsouri. L’opération militaire dans le Handran eut un impact considérable sur le moral des Kurdes et sur la manière avec laquelle les Irakiens les regardaient dorénavant. Ce fut un tournant décisif dans l’insurrection”.

Meïr AMIT, Directeur du Mossad de 1963 à 1968

Meïr AMIT, Directeur du Mossad de 1963 à 1968

Le journaliste et historien Shlomo Nakdimon qui enquêta sur cette affaire a publié il y a 20 ans un livre “L’espoir qui s’effondra” où il affirma : “Le succès kurde souleva beaucoup d’intérêts dans les offices de trois hauts responsables israéliens impliqués dans le soutien aux Kurdes à cette époque : le Premier ministre et ministre de la Défense [Lévy Eshkol], le Chef d’Etat-major [Itzhak Rabin] et le patron du Mossad [Meïr Amit]. Tous les trois avaient maintenant quelque chose de motivant pour renforcer la minorité kurde face à ses oppresseurs irakiens. Si ce n’est que ces trois-

Rehavam ZEEVI

Rehavam ZEEVI

là ne se sont pas intéressés et n’ont donc bien évidemment pas saisi comment cette victoire formidable avait été obtenue. Ils n’avaient pas compris que leur homme au Kurdistan était Tsouri et non pas Barzani. Tsouri fut envoyé aux Etats-Unis pour un cours de Commandement et d’Etat-major chez les Marines et lors des guerres des Six Jours et de Yom Kippour, ses talents ne furent pratiquement pas mis à profit. Le Général Rehavam Zeevi et le patron du Mossad Meïr Amit furent dépêchés pour mener des pourparlers avec Barzani. Quant à l’infrastructure de la victoire de Tsouri, ils la conclurent avec Moula en coordination avec les Iraniens pour entrainer les Kurdes, leur fournir des armements, leur construire un hôpital de campagne et leur envoyer des médecins d’Israël.

L’explosion des puits de pétrole à Kirkuk

Arik REGUEV

Arik REGUEV

Arik Reguev remplaça Tsouri comme patron de la délégation militaire. Après lui, arrivèvent les officiers parachutistes Micha Caposta, Aharon Davidi et Yoram Zamoush. En décembre 1968, le Mossad envoya Ini au Kurdistan. Sur sa feuille de route : prendre soin des dépôts de munitions envoyés d’Israël, fonder une coopérative et entretenir de nouvelles espèces de tabac. Cette feuille de route lui semblait étrange du fait que jamais de sa vie, il

Aharon DAVIDI

Aharon DAVIDI

n’avait fait pousser du tabac et l’organisation d’une coopérative au Kurdistan lui semblait utopique. Il raconte : “J’ai rencontré sur le terrain un gars du Mossad, Moussa. Aucun des dirigeants kurdes ne m’a adressé la parole. Je n’ai pas compris pourquoi on m’avait envoyé là-bas. Un jour, quelqu’un est apparu devant ma fenêtre et m’a salué en hébreu. Il m’a demandé s’il pouvait entrer. J’ai répondu : “bien sûr”. Il s’est présenté sous le nom de Sami (le Docteur Mahmoud, médecin, un des dirigeants de l’insurrection kurde et son ministre des Affaires étrangères). Pendant des journées entières, il a discuté avec moi des problèmes kurdes et de l’insurrection. Ensuite, il m’a pris en visites dans les alentours. Lors de l’une de nos conversations, il lâcha : “Si quelqu’un pouvait provoquer un ‘Boum’ qui attirerait l’attention du monde sur nous, nous en serions pleins de gratitude”. Cette phrase ne m’a pas lâché.

“Lors de nos patrouilles dans le secteur des réservoirs et des raffineries de Kirkuk, avec à proximité un camp militaire et un bataillon de commando héliporté irakien. Il y avait 42 tours de forage et du pétrole giclant de la terre à une pression de 32 atmosphères. Je me suis dit que si je parvenais à faire un petit trou dans l’un des réservoirs, il y aurait une explosion qui embraserait tout le secteur. Sans610x_929852481_2ac93 n’en parler à personne, j’ai commencé à planifier le coup. Il s’est avéré qu’il était possible de s’approcher camouflé jusqu’à une distance de 5 250 mètres. Les Kurdes avaient des canons sans recul d’une portée de 1250 mètres. J’ai commencé à faire des expériences de tir en arc de cercle avec un canon sans recul ; J’ai improvisé un sextant. Sur un
stand de tir caché et après de nombreux essais, j’ai constaté qu’en tirant au canon sans recul à un angle de 32° avec l’horizontale, il était possible de faire mouche à la distance voulue. J’ai envoyé un message au Mossad leur décrivant mes essais et conclusions et demandant d’autres instructions. Quatre jours plus tard, un officier de parachutistes est arrivé, Amir Keren du Kibboutz Giv’at Haïm qui m’a révélé : “à la maison, on croit que t’es devenu cinglé”. Je l’ai emmené sur le champ de tir et je lui ai démontré que j’étais en pleine possession de mes moyens. Il est reparti pour Israël et a rédigé son rapport. Quelques jours après, j’ai reçu une directive me demandant de me rendre à Téhéran. A la délégation israélienne, Nimrodi m’a dit que le patron du Mossad, Tzvi Zamir, m’attendait. Je suis entré dans le bureau de Zamir et je lui ai tout raconté. Il m’a demandé : “Qu’as-tu besoin ?” Dix tonnes de balles de 106 millimètres, des mortiers de 120 millimètres et leurs obus, deux sextants.” Il m’a répondu : “Tu les auras”. Une

Canon sans recul

Canon sans recul

semaine après, l’équipement est arrivé. J’ai demandé à Sami de m’envoyer une vingtaine de gars. J’ai établi avec eux six équipes que j’ai entrainées à régler trois canons sans recul et trois mortiers de calibre 120 mm à un objectif éloigné de 5250 mètres. Quand les préparatifs furent complétés, Eli Zamir m’a appelé  pour me demander si tout était prêt. J’ai répondu par l’affirmative. Il m’a demandé de revenir immédiatement en Israël afin que je ne sois pas sur le terrain pendant l’opération. Je suis revenu chez moi à Degania Alef. L’attaque fut effectuée alors que j’étais en chemin pour en Israël le 1er mars 1969. Quelques jours après, Sami est venu me voir pour me faire part du succès de l’opération. David Karon aussi est arrivé chez moi et a dit ironique: “Sami, Mazal tov! Tu as été choisi pour être le ministre du pétrole et de l’énergie d’Iraq”.

Le barrage de Dokan

Le barrage de Dokan au Kurdistan

Le barrage de Dokan au Kurdistan

Après Ini, le colonel de réserve Elisha Shalem fut envoyé en coordination avec les Iraniens pour inciter de nouveau la rébellion. Les Iraniens planifiaient alors de fixer par fait accompli la frontière avec l’Iraq au centre du fleuve Chatt-el-Arab. Avant cela, tout le fleuve était en territoire irakien. Ils voulaient que les Irakiens soient occupés avec les Kurdes. Le délégué du Mossad était alors Yossef Luntz. Elisha: “On leur a proposé de prendre le contrôle du barrage de Dokan afin de faire planer la menace d’inonder Bagdad et les raffineries de pétrole de Kirkuk. Les Iraniens ont joué sur deux tableaux: en apparence, ils nous ont encouragés à planifier l’opération en même temps qu’ils menaient des pourparlers avec les  Irakiens. Entretemps, un convoi de bâtiments de guerre iraniens a effectué sa mission sans réaction irakienne. Et alors, la nécessité de rallumer la rébellion s’est estompée de leur point de vue. Je me suis baladé dans les montagnes magnifiques du Kurdistan et je suis revenu en Israël.”

Paysage du Khuzistan

Paysage du Khuzistan

MIG 21 irakien

MIG 21 irakien

Après Elisha, l’Officier principal d’infanterie et de parachutistes, Rafoul[i], envoya le Lieutenant-colonel Dan Ziv[ii] au Kurdistan pour faire exploser une  escadrille irakienne de Mig 21 dans l’aérodrome de Kirkuk. Au QG du Mossad, il fut briefé par Alouf Hareven. Ziv: “après un mois, on m’a interrogé à la maison quels étaient les chances de réussite? J’ai répondu: ‘80% d’être au bout d’une corde dans les rues de Bagdad et 20% de pouvoir revenir à la maison’. Ils mon demandé de faire une proposition raisonnable. J’ai rendu ma réponse: maitriser un bataillon irakien au barrage de Dokan et menacer d’inonder Bagdad; Je suis allé là-bas en reconnaissance pendant trois semaines avec un chef de régiment kurde et trois chefs de bataillons. J’ai mis au point l’assaut et j’ai entrainé les unités. Avant l’opération, j’ai reçu l’ordre de revenir à la maison. Je suis revenu chez moi au Kibboutz Ayelet Hashahar et j’ai été affecté à la cuisine. Un beau matin, on vient me chercher pour répondre au téléphone au réfectoire du kibboutz. C’était un coup de fil du Mossad. On m’a dit laconiquement: ‘ils ont effectué l’opération et réussi le coup. Ils demandent de te transmettre un grand merci’. Une semaine après, je reçois un autre coup de téléphone: ‘désolé de te l’apprendre, après l’assaut, ils n’ont pas déployé le blocage comme tu avais prévu pour empêcher l’avance des chars d’assaut vers la base. Des chars irakiens sont arrivés et les ont fait fuir’. Ensuite, j’ai rencontré Eliézer “Guézi” Tsafrir du Mossad qui m’a dit: ‘j’ai rencontré Massoud et il m’a fait part qu’ils avaient décidé de ne pas exécuter l’opération. En dépit de ce que “Guézi” m’avait raconté, je crois qu’ils avaient exécuté l’opération”.

L’extermination de deux divisions

Mortier de calibre 120 mm

Mortier de calibre 120 mm

Après la Guerre de Yom Kippour, Tsouri a été affecté au commandement du 317ème Régiment de réservistes parachutistes. Tsouri: “le patron du Mossad Tzvi Zamir m’a appelé pour me dire: ‘Barzani a des problèmes. Il a battu retraite en Iran. Il te demande de venir au plus vite.’ Le Chef d’Etat-major Motta Gour m’a alors suggéré de refuser. J’ai ignoré sa suggestion et je suis parti. Le chef de l’antenne du Mossad là-bas était Guézi (ses aventures en Iraq, il les a relatées dans un livre “ana kourdi”). Barzani était désespéré. Il m’a dit que je suis arrivé trop tard  et qu’il n’y avait plus rien à faire. Je l’ai réconforté. J’ai interrogé les commandants dans tous les secteurs et j’ai appris qu’il ne restait que deux semaines jusqu’à l’offensive irakienne, du fait que les Irakiens étaient occupés à construire un pont sur l’axe vital que les Kurdes avaient fait sauter. Les Kurdes disposaient alors de nombreux de bazookas, de canons

Lance roquette R.P.G.

Lance roquette R.P.G.

sans recul et de lance-roquettes de type R.P.G. du butin de la Guerre de Kippour que nous leur avions donnés. Selon la topographie, j’avais plus ou moins deviné l’itinéraire des Irakiens et j’y ai déployé deux embuscades anti tanks sur dix kilomètres. Je leur ai donné l’ordre de ne pas ouvrir le feu tant que les chars irakiens n’avaient pas atteint le sommet. Pour l’infanterie irakienne, j’ai fait comme au Handran en 1966. Deux divisions irakiennes ont avancé vers les hauteurs en profondeur du territoire kurde et ont été exterminées. On a compté les squelettes de 290 chars. Les Kurdes ont vu les chars en feu et se sont mis à danser comme si la guerre était terminée. Les Irakiens ont attaqué avec une division d’infanterie. J’ai attaqué dans leurs flancs et également par un assaut sur le poste de commandement de cette division. Au total de cet affrontement, 7000 Irakiens ont été tués dont beaucoup d’officiers de haut rang. Les Irakiens n’ont pas osé attaquer plus et sont contentés de tirer à distance avec les canons des chars. C’est une guerre d’usure qui a débuté alors. J’ai demandé d’envoyer d’Israël des missiles de type SAGGER. Sur l’initiative du Chef des opérations de Tsahal un cours de formation de tir au SAGGER pour les Kurdes eu lieu en Israël dispensé par Ouri Arbel. Au terme de ce cours, ils sont repartis au Kurdistan et ont exterminé des chars d’assaut irakiens. La Guerre se solda par une grande victoire kurde.

Missile SAGGER

Missile SAGGER

Mener la guerre contre l’Etat islamique.

Un an plus tard, l’Iran et l’Iraq sont parvenus à un compromis lors de la Conférence d’Alger. Les Iraniens ont cessé de soutenir les Kurdes. Barzani s’est enfui en Iran avec de nombreux fidèles. De là, il est parti aux Etats-Unis pour des soins médicaux et il y est décédé en 1979. Consécutivement à la seconde Guerre du Golfe et à l’évincement de Saddam Hussein en Iraq, les Kurdes ont finalement eu droit à une autonomie élargie. Depuis 2005 jusqu’à aujourd’hui, l’officier de renseignement de Tsouri, Massoud Barzani, est devenu le Président de cette autonomie et il maintient le contact avec Tsouri.

Tsouri SAGUI à l'âge de 82 ans

Tsouri SAGUI aujourd’hui à l’âge de 82 ans

  • Est-ce que Massoud t’a demandé de venir au Kurdistan pour l’aider dans la guerre contre l’Etat islamique?

Tsouri: “Il l’aurait souhaité. Je viens d’avoir une conversation téléphonique avec lui il y a une heure de cela.”

  • Est-ce qu’en dépit de tes quatre-vingt-deux ans, tu serais encore prêt à commander les Kurdes au front?

Tsouri: “Je le suis, mais ce n’est pas moi qui décide. C’est aux dirigeants de l’Etat et au Mossad de le faire.”

Ses tribulations, Tsouri les a résumées dans une série de questions: que fut l’impact de la défaite irakienne au Kurdistan sur le compromis irakien fait aux Iraniens dans l’accord de 1975? Que fut l’impact de la renonciation sur le fleuve Chatt-el Arab en 1975 sur la décision irakienne d’entrer en guerre contre les Iraniens dans les années 80 alors que l’Iran était affaibli militairement après la révolution khomeyniste? Que fut l’impact de la Guerre Iran-Iraq qui dura huit ans sur la défense israélienne?  Que fut l’impact de la première guerre du Golfe sur Israël? Que fut l’impact de la seconde guerre du Golfe sur Israël?

Nechervan Idris BARZANI, l'actuel Premier ministre de l'autonomie kurde irakienne

Nechervan Idris BARZANI, l’actuel Premier ministre de l’autonomie kurde irakienne

Les réponses à ces questions enseignent que par les offensives qu’il a dirigées, Tsouri a influé considérablement sur des transitions majeures au Moyen-Orient. Il en ressort que l’un des principaux acteurs, pas seulement de la défense israélienne, mais des développements dans notre région ces cinquante dernières années, est le colonel à la retraite Tsouri Sagui.

[i] Rafoul: Raphael Eytan, qui sera Chef d’Etat-Major de Tsahal entre 1978 et 1983, notamment lors de l’Opération Paix en Galilée en 1982, la Première Guerre du Liban.

[ii] Dan Ziv, détenteur de Distinction de l’Héroïsme au combat du col du Mitla dans le Sinaï en 1956.