Par le docteur Mordehaï Kedar, le 30/07/2014, traduit par Meïr Ben-Hayoun

Avant l’Opération Rocher inébranlable[i],  de nombreux « experts » nous ont expliqué à quel point le Hamas est au plus bas : on lui a coupé les vivres – l’Egypte d’A Sissi lui a tourné le dos – il est en disgrâce par l’Arabie saoudite – il n’a plus de quoi payer les salaires – dans la Bande de Gaza, il a un Etat dont il doit se soucier en premier lieu – par conséquent, sa capacité à lutter est tout ce qu’il y a de plus limitée et nous sommes en mesure de le mettre à genou parce que nous disposons du « Dôme de fer » qui nous protègera et donnera du temps et tout l’espace nécessaire pour faire usage de force militaire, et plus particulièrement notre force aérienne infiniment plus puissante que la force du Hamas. De plus, exceptionnellement cette fois-ci, le monde nous soutient.

Aujourd’hui, après quatre semaines de frappes aériennes et deux semaines après le début de l’offensive terrestre, après plus de 1200 tués et plus de 7000 blessés dans la Bande de Gaza, le Hamas ne cède pas et ne lève pas le drapeau blanc. Il continue à lancer ses missiles sur Tel-Aviv et sur le Sud. La population de Gaza ne se rebelle pas. Réfléchissons un instant ce qui arriverait au Gouvernement israélien si nous avions un nombre semblable de tués et de blessés. C’est alors qu’il s’avère que tous les « facteurs de faiblesse » du Hamas, les tunnels vers le Sinaï qu’A Sissi a fermés, l’Arabie Saoudite le boudant, les fonds et tout le reste, tout ceci n’a pas l’effet escompté par ces « experts ».  Ou , le Hamas n’est pas du tout ce que ces « experts » nous ont raconté qu’il est.

Effectivement, notre erreur procède du fait que nous avons tendance à voir notre ennemi au travers du prisme de notre culture : nous avons besoin de fonds, d’une  armée puissante, d’être protégés des missiles, d’alliés régionaux et de soutien international. Et nous estimons que si le Hamas ne dispose pas de ceux-là, alors il est faible comme nous le serions si nous ne les avions pas. Il n’y a pas d’écueil plus énorme que cela du fait que le Hamas se fonde sur une culture totalement différente de ce que nous connaissons. Ses composantes de force ou de faiblesse n’ont rien à voir avec les nôtres.

La différence fondamentale, profonde, entre nous et le Hamas, c’est que le Hamas compte sur un puissant allié, très grand, en allah qui réside dans les cieux. Cette organisation terroriste a un programme dont l’objectif final de faire régner allah sur toutes les créatures. La puissance du Hamas est consacrée à concrétiser le précepte du djihad pour allah. Ses combattants sont imprégnés par ce principe et sur le bandeau autour de leur front est écrit « shahada », le témoignage qu’il n’y a rien d’autre qu’allah et que Mahomet est son messager.

Par contre, chez nous, l’armée combat pour l’Etat, pour le peuple et pour le pays, toutes des composantes humaines ou physiques. Si un officier ose écrire un ordre pour son régiment avec des éléments de foi juive[ii], la police de la pensée du quotidien Haaretz lui tombe dessus à bras raccourcis. Elle le salit lui ainsi que le message juif qu’il a tenté de faire passer.

Beaucoup parmi nous ont coupé les liens avec le « Puissant Allié » qui est aux cieux. Ils l’ont soustrait de leur vécu culturel. Le Hamas y est encore attaché et sur ce point, ce mouvement terroriste est avantagé.

Notre culture sanctifie la vie, la santé, l’éducation, le développement et la réussite économique, scientifique et civile. La mort est la négation de tout ceci et par conséquent, il est de bon aloi de s’éloigner de la mort et d’en éloigner aussi l’ennemi, autant que possible. En revanche la culture des organisations terroristes dans notre région sanctifie la mort pour allah, au point où des mamans sont heureuses quand leurs fils vont vers la mort.

Cette différence explique le fait que plus de 1200 tués n’acculent point le Hamas à implorer un cessez-le-feu. Il leur suffit que ces tués soient déclarés martyrs pour être perçus comme non-morts en vertu du Coran : « ne pense pas que ceux qui ont été tués pour allah soient morts ; ils sont vivants et se nourrissent de la main d’allah » (Coran, chapitre 3, verset 169) Les gens du Hamas se gargarisent par ce slogan : « les Juifs aiment la vie alors que nous, nous aimons la mort ».

De là procède la tendance des organisations terroristes dans la région de se servir des civils comme boucliers humains. Cette tendance découle de la conception que même si ces civils sont tués, ils seront des martyrs non-morts. De sorte que leur mort n’est pas perçue comme une mauvaise chose. De façon générale au Moyen Orient, le distinguo entre militaires et civils n’est pas clair parce que tous entrent dans la catégorie « ennemi ».

Le rapport aux médias

Les médias ont un rôle prédominant en temps de guerre du fait qu’ils influent directement sur des publics très larges en Israël et dans le monde. Ils façonnent l’opinion qui influe directement sur les politiciens. Ces derniers adoptent leurs prises de position en fonction des tendances de leurs électeurs potentiels.

L’Etat d’Israël se restreint dans ses communiqués à la presse en respect aux règles de l’éthique journalistique. Il ne montre pas des cadavres ou des morceaux de cadavres, des photos d’horreur dont l’influence sur le public est considérable. Par contre, le Hamas ne fait pas le détail pour faire en sorte que le monde soit indigné par les photos choquantes montrant des tués et des blessés. Les images qu’il diffuse ont pour but d’attirer l’opinion publique à a cause.

Contraintes juridiques

Israël est un Etat de droit qui astreint ses opérations militaires aux exigences du Droit international. Des simples soldats et des officiers sont susceptibles d’être écroués en justice en Israël ou devant un tribunal international. Le Hamas n’est pas un Etat et ne se soumet pas ses opérations aux lois de la guerre telles qu’elles sont appliquées dans le monde.

Par exemple : Israël tente d’éviter de porter atteinte à des civils non impliqués dans les combats alors que le Hamas n’hésite point à lancer délibérément ses missiles sur des concentrations de population civile.

Soutien international

Depuis le début de cette opération, on nous raconte que « le monde nous comprend » et par conséquent, qu’Israël jouit du soutien international. Si ce n’est que ce soutien est très fragile. Il suffit d’une seule photo choquante d’une frappe sur une école, même si à cet endroit se trouvait une rampe de lancement de roquette du Hamas, pour que s’effondre tout le soutien international à l’opération israélienne. Le retournement du positionnement américain est un atout énorme pour le Hamas : le président américain a adopté les conditions du Hamas pour un cessez-le-feu dont la levée du blocus de Gaza, alors qu’au début de l’Opération il était en phase avec Israël et a soutenu son droit à se défendre.

Le Hamas bénéficie du soutien inconditionnel du Qatar et de la Turquie malgré les pertes humaines, les destructions et les ruines dans la Bande de Gaza. Ces deux Etats feront parvenir une aide financière et en matériaux qui permettront au Hamas de renouveler ses stocks d’armement, de munition et de missiles, de recruter des combattants, de les entrainer et de les équiper, de creuser et de bétonner les parois de nouveaux tunnels afin de s’infiltrer en Israël et d’y semer la mort.

La cohésion interne

Depuis le début de l’opération, la société israélienne a été totalement favorable à l’offensive terrestre destinée à détruire le réseau de tunnels que le Hamas a construit pour attaquer des objectifs civils en Israël. Ce soutien s’estompe avec le nombre croissant des victimes et les critiques au début très minorées se font de plus en plus entendre.

En revanche, au sein du Hamas, il n’y a pas de critique. Au cours des sept dernières années depuis que le Hamas a pris le contrôle de la Bande de Gaza, on sait très bien ce qui arriverait à qui oserait lever la voix contre lui.

Ces six différences-là font que cette confrontation armée est asymétrique. Nous allons déclarer que nous avons gagné la guerre, mais le Hamas aussi proclamera qu’il l’a gagnée. Même si la majorité de ses hommes ont été tués ou faits prisonniers et que son arsenal a été détruit et ses tunnels explosés, le leader du Hamas sortira du trou où il se cache, avec un pansement imbibé de sang sur le front. Il se dressera sur les ruines et fera le V de la victoire avec ses doigts. Pour des étrangers, cela paraitra surréaliste, bizarre et grotesque. Le leader du Hamas sait ce qui arrivera : en une année, il parviendra à recruter et à entrainer des milliers d’hommes. Il lui suffira de trois années pour refaire le plein de ses stocks d’armes, de munitions et de missiles. C’est la raison pour laquelle, dans son échelle de valeurs interne, il peut se considérer vainqueur.

Il comprend que l’avenir lui appartient parce qu’il a mené le combat d’allah et qu’allah le soutient.  Il ne craint pas de mourir et la vie des civils ne lui est pas importante. Son organisation terroriste exploite cyniquement la conjoncture nationale et internationale, et avec brio, il fait de la manipulation sentimentale des masses à l’étranger par le truchement de médias tendancieux et engagés.

Les gens du Hamas ont un objectif subsidiaire à cette guerre : la faire durer plus de 33 jours, ce qu’a duré la Seconde guerre du Liban. Le Hamas veut montrer qu’il a tenu plus longtemps que le Hezbollah. C’est la rivalité millénaire entre les sunnites (Hamas) et les chiites (Hezbollah), alors que la guerre civile en Syrie est en contrefont. Cette rivalité explique aussi le fait que le Hezbollah n’a pas lancé de missiles vers Israël ce dernier mois. Il ne désire aider le Hamas qui ne s’est pas mobilisé pour Bashar El Assad contre ses opposants. Est-ce cette rupture se poursuivra ? Difficile à dire.


[i] « Rocher inébranlable » est une traduction nettement plus appropriée pour l’Opération actuelle (מבצע צוק איתן) que « Bordure protectrice » qui nous semble  une traduction très fantaisiste.

[ii]

Le colonel Ofer Vinter, commandant du Régiment Giv’ati, dans l’ordre de départ au combat, a mentionné des éléments bibliques pour galvaniser ses combattants. Cet ordre parvenu à la presse israélienne a suscité des critiques acerbes appelant jusqu’à le limoger, notamment de la part du quotidien Haaretz.